Le Saut du Varan
Le Saut du Varan

Le Cambodge en 1970, peu après le coup d’état ayant mené au pouvoir le général pro-américain Lon Nol. Une jeune cambodgienne est retrouvée morte près du site d’Angkor. L’enquête est ouverte par les autorités diplomatiques françaises, pour éviter toute exploitation politique de l’affaire. Boni, un flic expérimenté, va devoir oublier ses méthodes d’investigation habituelles face à une population autochtone pratiquant d’étranges rituels. Il pourra compter sur l’ethnologue Rénot, dont le comportement déroutant va de pair avec une grande connaissance du pays.

Après Le Portail, témoignage sur sa captivité dans un camp Khmer Rouge, François Bizot[1] s’essaye à la fiction sans pour autant délaisser les rivages extrême-orientaux. Le Cambodge est en effet encore une fois au centre du sujet, décor que l’auteur connaît mieux que quiconque, y dévoilant une affaire criminelle dans une période historique charnière, lorsque les combats entre américains et vietnamiens débordent chez les voisins immédiats. À partir de ce postulat, l’auteur va déborder du cadre défini du polar pour illustrer des pensées toute personnelle sur la destinée de l’homme dans un ordre universel régi par des lois qui le dépassent largement.

Ta Prohm ©Michel BoléchalaAlors que le petit groupe des principaux protagonistes dénoue, souvent à ses dépens, les fils d’une intrigue touffue, les digressions philosophiques et les réflexions en aparté, tout comme l’observation des lieux et des coutumes s’y rattachant, finissent par supplanter l’histoire elle-même. Bannissant tout exotisme facile, Bizot décrit une nature aussi fascinante que dangereuse, où l’humanité n’a plus sa place en dehors des peuplades encore ignorées de la sacro-sainte civilisation. Nos héros devront bientôt se confronter à l’une d’entre elles.

Le scientifique devenu homme de plume nous avait habitué à une écriture riche autant que précise. Elle s’avère cette fois encore aussi luxuriante que les forêts tropicales traversées par ses personnages. Une puissance d’évocation peu commune qui va de pair avec une absence totale de facilité ou de tiédeur. Les lecteurs les plus curieux suivront sans problème, les autres risquent de décrocher face à un tel étalage d’érudition cachée sous un masque d’apparente désinvolture[2].

Car on devine que c’est à travers le singulier Rénot, étrange savant aux mœurs libertaires, que s’exprime le romancier. Un alter ego qui ne mâche pas ses mots, aussi généreux qu’imprévisible, en représentation quasi permanente dans un numéro d’équilibriste entre naturalisme et métaphysique. Un type incompréhensible au premier abord, cruellement affublé du syndrome de Gilles de la Tourette[3]. Il sera le révélateur de nouveaux champs des possibles pour son coéquipier Boni, jusque-là témoin taciturne et passif, passablement déboussolé par ce qu’il découvre, une sorte de Candide désabusé. Face à cet improbable duo, grande réussite du livre, un autre couple, féminin celui-là, et autochtone. Une façon de célébrer à loisir la beauté ancestrale des femmes asiatiques. La sensualité débordante des courbes de la petite Prohm alliée à la finesse de ses traits en figurent un parfait exemple. Adoration, vénération de la chose, du déjà vu en littérature ? Peut-être, mais rarement avec un tel abandon, une telle évidente sincérité. On comprend que les autres intervenants, en particulier les fonctionnaires assurant la présence française ou anglo-saxonne, paraissent aussi inconsistants que falots, si ce n’est lâches. Angkor ©Michel BoléchalaCeux-là n’auront accès ni aux mystères de la jungle profonde, ni à une quelconque révélation initiatique, trop imprégnés de la mentalité du colonisateur, trop ancrés dans une civilisation qui reprendra bien vite ses droits une fois le rituel accompli. La guerre omniprésente, un temps oubliée, apportera en effet le chaos définitif, une remise à niveau par le vide des mirages entr’aperçus et le chamboulement d’un état jusqu’alors immuable parce que caché. Un constat que François Bizot a lui-même observé dans la réalité, trouvant dans le Cambodge des années soixante un nouvel eden pour le perdre aussitôt, une fois le conflit installé. Cette amertume suinte des derniers paragraphes. Seule la note d’espoir finale, donnant le dernier mot au rescapé Boni, figure un ultime bras d’honneur à la vanité occidentale.

Le Saut Du Varan pourrait donc être le prolongement fictionnel du propre parcours de l’écrivain. Si l’aventure reste cette fois fantasmée, elle s’avère tout aussi douloureuse et absolue que celle vécue dans la réalité.


  1. ethnologue lui-même []
  2. l’étrange climax résolument ésotérique précédant le final évoque autant les textes orientalistes sérieux de Malraux ou Pierre Loti que la littérature “aventuresque” d’un Tintin et le Temple du Soleil, sans que l’ensemble n’y perde son originalité ! []
  3. une affection neurologique se traduisant par des troubles obsessionnels compulsifs, des tics moteurs, verbaux et sonores []
25 juillet 2009 Aucun commentaire
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  • Le Saut du Varan
  • France 2006.
  • Flammarion.