Vendeur de produits médicaux, Ogata est aussi et surtout le diffuseur zélé d’un autre genre de commerce. Il occupe en effet tous ses loisirs à diffuser du matériel pornographique, aidé par un petit groupe de fidèles. Photos, livres, séances et tournages de court-métrages, autant de variantes d’une sorte de croisade de la liberté sexuelle pour laquelle se dévoue corps et âme Ogata, alors même que sa propre vie n’est pas des plus sereines.
Les Pornographes est d’abord un livre écrit par Nosaka Akiyuki, récit picaresque souvent émouvant, sans conteste un des chefs-d’œuvre de la littérature japonaise contemporaine. On ne s’étonnera pas franchement de l’intérêt d’un franc-tireur comme Imamura, rejetant certains codes narratifs de la génération de cinéastes précédente tout en déclarant ouvertement sa volonté d’indépendance vis à vis des grands studios, pour le travail de Nosaka, un personnage largement aussi contestataire que lui. Au-delà de la thématique potentiellement intéressante pour un cinéaste de sa trempe, le bouquin originel semble partager pas mal de points communs avec l’univers de feu Imamura ; la même vision amusée, presque bon-enfant de héros aussi cocasses que peu regardant avec la loi, une observation quasi anthropologique, voire entomologique[1], sans aucun parti pris moral, des travers de notre monde.
Le cinéphile aura compris que les acteurs du Pornographe renvoient directement aux personnages perpétuellement en décalage qui peuplent la filmographie de Imamura. On songe en particulier à ceux qui habitent ses ultimes réalisations, du repris de justice lunaire deL’Anguille, au partenaire de la femme fontaine de De L’Eau Tiède Sous Un Pont Rouge [2] en passant par le médecin consciencieux de Dr Akagi [3].
Dans la lignée du bouquin, les situations sont parfois limite, comme le tournage d’une scène porno entre une fille quasi-débile et son père et amant, mais sans se départir pour autant d’une réelle pudeur. À l’instar de son modèle livresque, Le Pornographe ne juge pas les protagonistes de ce marché de la chair ; Il choisit plutōt de nous renvoyer à nos propres contradictions, à des faiblesses vite pitoyables : à y regarder de plus près, cette famille de pieds nickelés de la gaudriole nous ressemble en effet pas mal, ce qui ne manquera pas de la rendre d’autant plus attachante et humaine. On pourrait même dire que l’observation d’une tel ramassis de peines à jouir et de solitudes a quelque chose de visionnaire au vu des comportements actuels. Imamura a beau imposer une légèreté de ton non dénuée de bienveillance, on sait que le cinéaste fait là encore preuve d’un esprit critique aiguisé. La nouvelle vague est passée par là, qui privilégie le rythme d’un pseudo-reportage au jour le jour, rendant le spectateur complice des agissements d’un brave type devenu bienfaiteur autoproclamé de l’humanité. Le montage est dynamique, la caméra volontiers inquisitrice, usant de nombreux plans serrés pour toujours plus se rapprocher de son sujet d’analyse. Les décors surchargés d’un bric à brac hétéroclite accentuent la sensation d’étouffement de cette quasi étude à la loupe. Emporté par une quête fantasmatique sans retour, Ogata finira par partager la destinée d’une poupée de plastique, partenaire aussi inofensive que disponible, le couple improbable voguant au gré des flots en un épilogue aussi poétique que chargé d’une symbolique psychanalytique.
Le caractère ouvertement croustillant de la sphère Ogata[4] figurera peut-être aux petits jeunots une autre famille décalée, celle du Visitor Q de Miike Takashi (2001). Pas sûr pourtant que ce dernier vieillisse aussi bien que son prédécesseur ; la subtilité du Pornographe n’a hélas pas déteint sur le projet du stakhanoviste de la pellicule… facile dès lors de trouver le plus novateur des deux !
Shohei Imamura, en choisissant d’adapter un des plus brillants textes des sixties, réalisera à son tour, sous couvert d’une comédie de mœurs, une merveille d’intelligence et de lucidité sur le “pauvre cœur des hommes”[5] et ses vaines agitations.
- le sous-titre du film souvent utilisé par ailleurs est Introduction à l’Anthropologie [↩]
- Unagi et Akai Hashi no Shita no Nurui Mizu respectivement 1997 & 2001, deux films interprétés par le même couple d’acteurs : Yakusho Kōji & Shimizu Misa [↩]
- Kanzō Sensei, 1998 [↩]
- le père couche avec la fille, le jeune associé attends de le faire avec sa propre soeur, le grand frère vit avec une prostituée, un autre père tourne des films porno avec sa progéniture attardée… [↩]
- référence à un fameux roman de Natsume Soseki [↩]
- エロ事師たち
- Japon 1966.
- Nikkatsu.
- Avec Ozawa Shoichi, Sakamoto Sumiko, Kondo Masomi…

