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Le Passage De La Nuit | Murakami Haruki



Une nuit dans la grande métropole. Un moment privilégié pour des rencontres aussi riches que hasardeuses, lorsque les êtres semblent remettre en cause leurs certitudes, quand lieux ou objets ne correspondent plus vraiment à leur image rassurante de la journée. Là, une jeune fille prénommée Mari effectuera une traversée du miroir, tandis que sa sœur Eri reste plongée dans un sommeil peut-être infini.

Le joli succès de Kafka Sur Le Rivage installa enfin son auteur dans le paysage littéraire francophone en 2006. De façon plus anecdotique, Haruki semble depuis avoir durablement supplanté son presque homonyme Murakami Ryū dans le cœur des lecteurs de l’hexagone, sans doute déçus par la trop répétitive trilogie sur la sexualité de ce dernier. Surfant sur une vague alors porteuse, Le Passage De La Nuit n’a pour autant pas réussi à convaincre autant que son prédécesseur.

Cette déambulation nocturne entre rêve et réalité ne dépaysera certes pas les aficionados du romancier, habitués à des références musicales toujours pointues, le jazz figurant là-encore le parfait décor sonore accompagnant les pérégrinations des protagonistes. Un univers désormais balisé, presque rassurant, même si le récit se veut ici plus laconique qu’à l’accoutumée : brièveté des phrases, minimalisme des dialogues, l’histoire découpée en tranches horaires ne débordera jamais du cadre ainsi défini.

Mais la magie n’opérera pas ce coup-ci. Cet énième sujet entre fantastique et romance urbaine recycle un peu trop ouvertement les thèmes de prédilection chers à Murakami sans jamais y apporter un regard neuf. Visiblement peu inspiré, notre possible futur prix Nobel de littérature ne parvient jamais à embarquer avec lui le lecteur ; la destinée des deux héroïnes ne parvient guère à susciter d’empathie voire le moindre intérêt. Il faut préciser que l’aînée passe son temps à dormir profondément, ce qui ne facilite pas les choses, d’autant que l’on nous ressort le vieux coup de la caméra intrusive et du commentaire off, avec force descriptions rébarbatives et questions forcément sans réponse. Pour aboutir à quoi ? Dans une sorte d’impasse qu’une écriture habituellement plus subtile ne surmontera pas, où s’entrecroisent des personnages fantomatiques en carence d’épaisseur psychologique. La légèreté a bon dos, un peu de consistance n’aurait pas été inutile pour adhérer au concept. Ce petit bouquin aussi vite lu qu’oublié est évidemment une grande déception pour qui connaît le talent du bonhomme. Au mieux équivalent masculin des romances de Yoshimoto Banana [1], au pire mauvais plagiat des vertigineux délires obsessionnels de Kōbō Abe [2], Le Passage De La Nuit souffre étrangement d’un manque de personnalité, un comble pour un artiste de cette importance.

Récréation paresseuse ou exercice de style en roue libre, voilà bien un texte qui a de quoi en laisser plus d’un dubitatif. Tout un roman pour nous répéter ce que Murakami nous avait déjà dit en beaucoup mieux : oui, c’est beau une ville, la nuit.

Michel Boléchala, le 11 novembre 2009


Notes

[1] une écrivain très populaire auprès d’un lectorat majoritairement féminin, voir en français Kitchen ou Lézard

[2] immense écrivain japonais né en 1924 et mort en 1993, on lui doit au moins deux chefs-d’œuvres : La Femme Des Sables ainsi que La Face D’Un Autre, tous deux brillamment adaptés au cinéma par l’auteur et Teshigahara Hiroshi. On a souvent cité à juste titre les influences américaines de Murakami Haruki, mais celle de Kôbô Abe reste tout aussi incontestable

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