La Traversée du Temps
La Traversée du Temps

Kanno Makoto est une adolescente ordinaire, peu intéressée par ses études, leur préférant le base-ball qu’elle pratique avec ses deux copains, loin de toute idée de flirt. Un rien garçon manqué, Makoto va pourtant voir cette existence tranquille bouleversée suite à un petit accident : elle peut désormais remonter le temps à sa guise. Un pouvoir qui va s’avérer bien compliqué à assumer.

Après Paprika fin 2006, les studios japonais Madhouse proposent une nouvelle adaptation d’un texte de Tsutsui Yasutaka : publiée en 1965/1966, la nouvelle La Traversée Du Temps est vite devenue une référence absolue en matière de littérature de jeunesse, par ailleurs déjà adaptée sur grand écran[1]. Cette fois, pour le passage à l’animation, c’est Hosoda Mamoru qui dirige le projet. Cinquième réalisation d’un artiste issu des studios de la Toei[2] qu’il quitte en 2005 pour rejoindre le studio fétiche de Kon Satoshi après avoir été courtisé par le prestigieux studio Ghibli pour diriger Le Château Ambulant, avant que Miyazaki Hayao ne décide de s’y consacrer en personne. Une carte de visite en or massif qui lui a permis de fédérer une équipe haut de gamme autour de son nom, pour un long-métrage qui, tout en ayant un lien de parenté avec Paprika, source littéraire commune oblige, n’en garde pas moins son originalité propre.

A la vision du film, on comprendra facilement l’attachement du public nippon pour cette histoire mêlant adroitement les charmes éprouvés du récit de télescopage temporel à une intrigue sentimentale prenant le dessus sur le seul aspect scientifique. Ce qui est ici en jeu, ce sont plutôt les transformations inhérentes à l’adolescence avec leur cortège de contradictions et leurs certitudes vite balayées par de nouvelles expériences, tel l’éveil du sentiment amoureux pour Makoto, élément central de ce mélodrame feutré. Ne quittant quasiment jamais le point de vue de son personnage principal, qui réagit en toute subjectivité aux péripéties qui la poursuivent, La Traversée Du Temps se double alors du portrait en demi-teinte d’une jeune femme en devenir, avec beaucoup de subtilité et l’omniprésence d’un humour bienveillant. Une façon pour le spectateur de l’accompagner dans la vie quotidienne, entre petites querelles lycéennes et instants familiaux de japonais de la middle-class. L’atmosphère des après-midi scolaires s’étirant sans que rien ne se passe, est particulièrement bien rendue. Visions d’un gymnase déserté, d’un terrain de sport en attente de public, le temps s’écoule pourtant inexorablement sur un doux air de piano : la référence au « temps suspendu » est plaisante et prendra petit à petit un sens littéral ! En ayant l’heureuse idée de réactualiser le livre de Tsutsui, les auteurs font de Yoshiyama Kazuko (Akiyama Kazuko dans le roman), l’héroïne originelle, la tante de la jeune Makoto. Devenue une séduisante femme solitaire un peu mystérieuse, gentiment appelée sorcière par sa nièce, elle représente le savoir et la sagesse, une intéressante mise en perspective vis à vis de l’aventure présente. En retour, son caractère, ses motivations secrètes, s’éclaireront au fur et à mesure du parcours de la jeune fille, effet miroir favorisé par le paradoxe temporel en question.

S’appropriant avec maladresse et sans réelle capacité un pouvoir éphémère, Makoto va enchaîner les sauts dans le temps. Si les multiples raccommodages toujours recommencés visent à corriger ce qui ne convient pas sur le moment à l’adolescente, ils finissent par compliquer toujours plus la situation initiale en un crescendo de plus en plus insoluble culminant dans la dernière partie du film au ton résolument plus dramatique et poignant. Graphiquement, ces tentatives à répétition sont l’occasion pour les animateurs de se défouler en enchaînant des séquences très dynamiques, tel le réjouissant gimmick du roulé-boulé, ou encore lorsque Makoto rejoue en en connaissant d’avance l’issue finale, une scène qui lui évite de se ridiculiser aux yeux de tout le campus. Un comique de répétition qui, on le voit, prend ici tout son sens.Loin de toute prétention « révolutionnaire », l’animation très classique d’un style réaliste accompagne idéalement la chronique de cette petite communauté : on s’éloigne fondamentalement des délires visuels de Paprika, même si les deux jeunes femmes partagent une propension innée à galoper toujours plus vite, toujours plus loin. Makoto cherche même carrément à sortir de l’écran, son visage débordant symboliquement du cadre pour mieux fixer la volonté de dépassement des limites géographiques et temporelles.

S’il fallait chercher une autre parenté, on pourrait rapprocher La Traversée Du Temps de certaines oeuvres de Iwai Shunji, autre grand observateur du phénomène « jeunesse ». On songe principalement à Hana To Alice et son univers doux-amer, où deux amies s’initient au marivaudage en compagnie d’un sympathique benêt, sur fond de piano mélancolique. Le compositeur Yoshida Kiyoshi suit la même voie avec un score musical tout en légèreté, aussi aérien que les images qu’il illustre. On songe encore à Takahata Isao via son flamboyant hommage à la nature Omoide Poro Poro, pour l’évocation nostalgique des années d’enfance, la jeune trentenaire de ce dernier film pouvant aisément ressembler à la tante Kazuko de La Traversée… Ode à l’amitié complice et aux balbutiements d’un désir amoureux pas encore bien compris ni accepté, ce long-métrage, avec ses protagonistes attachants et maladroits, déborde largement de l’univers shôjo, ces productions destinées en priorité au jeune public féminin nippon avide de sentimentalisme, tout en en restant la quintessence parfaite. Se permettant de petites réflexions philosophiques sur l’impossibilité pour chacun de pouvoir interférer sur ses erreurs passées et de rectifier l’ordre des choses selon son seul bon vouloir au risque de blesser autrui, il représente un cinéma de divertissement inspiré et jamais bêtifiant. Un spectacle pétillant, aussi charmant et gracieux qu’une jeunesse éternelle.


  1. par Obayashi Nobuhiko en 1983 et par Kadokawa Haruki en 1997 []
  2. Toei Eiga devenue Toei Animation []
4 décembre 2007 Aucun commentaire
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  • 時をかける少女
  • 2007
  • Kaze Animation
  • www.traverseedutemps-lefilm.com