À douze ans, Tomoko part vivre durant une année chez un oncle et une tante qu’elle n’a jamais vu. Dans la grande maison habitée par une galerie de personnages singuliers, elle va se fondre dans un environnement familial extrêmement différent du sien, partageant de longs moments avec sa cousine Mina, jeune asthmatique passionnée de lecture. Une expérience inoubliable et fondatrice.
Après un duo de recueils de nouvelles en forme de bilan, le dernier roman de Ogawa Yōko traduit en français creuse un sillon identique àLa Formule Préférée Du Professeur ; deux textes que l’on a plaisir de découvrir (enfin !) dans une chronologie identique à l’édition nippone. Délaissant encore plus loin que ne l’avait fait ce dernier les rivages troubles de la sexualité d’un Hōtel Iris, La Marche de Mina [1] n’oublie pourtant pas les principes fondateurs de l’imaginaire Ogawa ; des zones du décor ou du mobilier plus ou moins à l’abandon suite à un événement donné, l’importance du lien au passé et le souvenir, la maladie, la symbolique des objets comme des gestes quotidiens, la valeur des petits riens,tout cela reste omniprésent. Dans La Marche De Mina, subtile description des pensées et sentiments, le trouble profond d’une gamine pour la beauté masculine (celle de l’oncle, du cousin aîné, de monsieur Tokkuri le bibliothécaire) cōtoie les émois nés des passions spontanées des enfants[2], ou les souvenirs heureux d’une radieuse journée à la plage avec une famille pressentie comme idéale, angélisme certes touchant, mais pas sans lucidité, la narratrice comprenant vite la réalité du couple à la dérive et les rapports conflictuels fils/père. Entre le cocon protégé des rêveries préadolescentes et une vérité moins souriante, ce ne sont qu’allers et retours incessants. Le corps malingre de Mina figure à lui seul l’équilibre fragile entre beauté et maladie. Quand la petite s’imagine volleyeuse hors-pair, Tomoko ne peut que constater son impuissance physique à pouvoir courir après le moindre ballon. Ou, plus cruel peut-être, lors des instants passés au bord de mer ; Mina accrochée à sa bouée balottée par les vagues ressemble à une petite masse informe, plus évanescente que jamais, comme si cet endroit n’était définitivement pas pour elle. La Marche De Mina, roman initiatique à sa façon est encore une déclaraton d’amour à la littérature. L’hommage pudique à Kawabata Yasunari via le regard d’une enfant donnera, qui sait, au néophyte l’envie de connaître l’œuvre de l’auteur des Belles Endormies [3].
Avec madame Ogawa, le cynisme n’existe plus, le second degré n’est pas de mise : qu’il s’agisse de rituels obessionnels, de comportements à la marge ou du regard neuf d’une gamine sur un monde encore inconnu à ses yeux, elle nous entraîne à sa suite dans un univers légèrement différent de la norme, qu’elle entreprend de décrire en quelques phrases simples en apparence mais extrêmement évocatrices d’un lieu, d’une situation. Comme toujours, mais peut-être plus encore ici, les nombreuses comparaisons ou associations d’idées utilisées au fil des pages touchent à la poésie avec discrétion. Avec une bienveillance, voire une tendresse dans les descriptions : quels qu’ils soient, quoiqu’ils fassent, du plus tordu au plus placide, ses personnages baignent toujours dans une sorte de tranquillité comme en suspens.
Littérature parfaitement accessible dont l’économie de moyens n’enlève rien au sens du détail, au contraire, La Marche De Mina garde intact un envoūtant pouvoir de persuasion qui semble ne pas avoir l’air d’y toucher, et pourtant … le climat s’installe comme de lui-même, presque à notre insu, de telle sorte qu’en reprendre la lecture tient de la complicité jubilatoire. Sans tourner le dos à un style tout de précision, Ogawa creuse le sillon légèrement différent d’une créativité intacte dont les petites boîtes d’allumettes du récit résonnent comme en écho : saturées de l’écriture serrée de Mina, elles sont parfaitement ordonnées voire déjà archivées, mais prêtes à la moindre sollicitation à dévoiler leur foisonnant imaginaire. Des “récits de la paume de la main” au sens littéral, nouveau clin d’œil à Kawabata Yasunari, adepte de cette forme d’écriture minimaliste chère au pays du haïku [4]. Des histoires dans l’histoire pour raviver toujours mieux la flamme d’une année marquante pour la vie, tandis qu’une seule lettre, celle de Tomoko à sa mère partie à Tokyo, s’avère aussi laconique que touchante : avec ces tournures appliquées et naïves, ces répétitions systématiques, voilà bien des mots que nous avons tous écrits un jour. D’autres correspondances, plus actuelles, viendront clore le livre. Le temps a passé, les enfants sont devenues adultes, mais la mémoire est inaltérable, apaisante mélancolie à laquelle nos deux anciennes camarades de jeux et de petits secrets pourront venir s’abreuver. Après avoir développé un univers de fantasmes à la douce étrangeté, Ogawa dévoile depuis peu une partie moins tourmentée de son inspiration. Si le résultat s’est parfois avéré décevant, il s’impose cette fois comme une évidence. Là où Tristes Revanches figuraient un aboutissement dans le désenchantement névrotique et la noirceur, La Marche De Mina sera une sorte de chef-d’œuvre blanc, un moment d’émotion et de sincérité servi par une élégance des mots hors-pair. Si l’on préfère, un état de grâce littéraire.
- diminutif de Minako [↩]
- en l’occurence le volley-ball et les retransmissions télévisées de l’équipe nationale aux JO de Munich 1972 [↩]
- 眠れる美女 1960-1961, Kawabata Yasunari sera aussi le premier écrivain japonais lauréat du prix Nobel de littérature en 1968 [↩]
- Récits de la Paume de la Main (掌の小説), Albin Michel 1999 & Le Livre De Poche 2001 [↩]
- ミーナの行進
- Japon 2006.
- Actes Sud (2008).
- Traduit par Rose-Marie Makino-Fayolle.
