L’Effrayant Docteur Hijikata | Ishii Teruo
Jeune chirurgien échappé d’un asile d’aliénés où il était enfermé pour de mystérieux motifs, Hitomi Kôsuke reste la proie d’obsessions liées à son enfance, que réactivent le dessin d’une île côtière ou le chant récurrent d’une berceuse. Décidé à en savoir plus sur ses mystérieuses origines, il parvient à se rendre à l’endroit incarnant au plus près ses lointains souvenirs. Là, il emprunte l’identité de Mokota Genzaburo, jeune seigneur récemment décédé, et parfait sosie de Kôsuke. Intégrant une bien étrange famille, il finira par croiser le chemin du véritable maîtres des lieux, Mokota Jogoro, le père, personnage halluciné et difforme qui vit entouré de créatures hybrides. Et apprendra par la-même le secret de sa propre existence.
Cinéaste aussi inégal qu’intéressant, Ishii Teruo a régulièrement puisé aux sources de l’oeuvre de Edogawa Rampo, créateur du récit policier ero guro [1].On sait que le pseudonyme de l’écrivain est déjà un hommage direct au maître Edgar Allan Poe dont il partage le même goût pour les histoires empreintes de grandiloquence, ce qui situe un peu mieux les influences du futé Ishii. Alors que le très réussi Blind Woman’s Curse [2] creusera indirectement cette veine, L’Effrayant Docteur Hijikata tourné l’année précédente n’est rien de moins qu’un hommage direct à l’univers du légendaire romancier nippon.
La carrière tronquée de ce long-métrage est chose connue ; renié par la compagnie Toei qui avait pourtant demandé au réalisateur cette adaptation, le film ne sera que rarement diffusé, et encore à l’extérieur du Japon où une telle vision, trop explicite, de la difformité, est jugée tabou.
De quoi acquérir rapidement un statut d’objet maudit et culte à travers le monde.
Désireux de tourner un digest exhaustif et respectueux, Ishii ne se contente donc pas de transcrire sur grand écran la nouvelle homonyme du titre original, il y adjoint d’autres textes tirés la bibliographie de Rampo, telle L’Ile Panorama [3], mais aussi des idées puisées au fil des pages de différents textes, dont la plus évidente est l’idée de la chaise humaine. [4]
Très appliqué à la tâche, le metteur en scène se laisse vite emporter par son sujet, ayant du mal à maîtriser le cumul un peu disparate des multiples emprunts. Le scénario s’emballe, l’histoire part dans tous les sens, pour devenir fatalement bancale. L’horreur pure, visuelle et malsaine, dont l’opération consistant à séparer deux êtres soudés reste un mémorable climax, laisse d’ailleurs soudainement sa place au registre plus feutré du roman policier. Difficile en effet pour Ishii Teruo de ne pas intégrer le héros fétiche de Rampo, le détective Akechi Kogoro. [5]
Ici, apparaissant d’abord comme un cheveu sur la soupe, il finit pourtant par se fondre dans l’atmosphère délétère baignant la quête de Kôsuke, révélant une vérité certes plus rationnelle mais tout aussi incroyable et échevelée que les événements bizarres qui la précèdent.
Qu’importe alors la crédibilité de l’intrigue et les imperfections du script, Ishii se rattrape, comme souvent, sur la forme. Patchwork coloré et inspiré, son projet mélange obsession, morbidité, érotisme, avec une extravagance très inspirée et revendiquée, une inventivité à la très reconnaissable patine sixties. Cadrages soignés, couleurs souvent magnifiques, importance d’un décor baroque illustrant à merveille le propos alambiqué du romancier, le metteur en scène ne laisse rien au hasard, livrant au passage sa dose habituelle de jolis corps dénudés, côtoyant cette fois une monstruosité balancée à la face d’un archipel qui ne pouvait l’accepter.
Un style poussé à ses propres limites, flirtant entre sérieux et clin d’oeil appuyé, premier et énième degré. Ou comment filmer un cauchemar éveillé entre fascination et humour, voire ridicule achevé.
Ainsi le rôle du docteur en question, interprété par le véritable fondateur d’une école de danse butô, idée permettant alors à son personnage de prendre tout naturellement d’étranges postures, pour un résultat pictural saisissant mais tournant vite à la parodie plus ou moins volontaire, le sourire en lieu et place de l’angoisse, au choix. Après quelques évolutions très personnelles en guise de présentation, notre effrayant (ou supposé tel) démiurge nous propose un spectacle hippie du meilleur cru, dirigeant sa propre troupe de danseurs affublés pour l’occasion de déguisements pas piqués des vers. Une digression mariant butô, danse contemporaine, art profane et sacré, association caractéristique de l’époque, pour un show bariolé vaguement mystique virant au psychédélisme avec ses couleurs saturées, éléments dont use et abuse Ishii avec délectation, filmant par exemple le visage allongé du médecin fou dans une tonalité verdâtre, à travers un verre déformant. On se demande aussi comment le petit groupe de visiteurs parvient à rester aussi stoïque face à un tel déchaînement de sympathique provocation, plus efficace que tous les gaz hilarants.
Les dernières scènes voient un mélodrame flamboyant se pervertir de folie pure, le final valant son pesant d’or, confirmant définitivement l’impression de délire à peine contrôlé qui prévaut sur l’ensemble de cette oeuvre, traversée par moments d’une sincérité quasi-émouvante vis à vis de son modèle littéraire, et de toutes façons parfaitement jouissive.
Loin du navet annoncé, la sortie en DVD [6] permettra sans doute de rétablir la valeur de ce moment de cinéma certes daté, mais dont l’humour malicieux, la provocation iconoclaste et l’authentique excentricité chères tant à Ishii Teruo qu’à Edogawa Rampo lui garantissent pourtant une bien revigorante fraîcheur.
, le 4 décembre 2007
Notes
[1] abréviation pour érotique/grotesque, un genre de littérature né dans les années vingt et flirtant avec le surréalisme
[2] Kaidan Nobori Ryu, 1970
[3] Panoramajima Kidan
[4] La Chaise Humaine. Ces nouvelles sont toutes traduites en français aux éditions Philippe Picquier.
[5] Personnage dont la plus belle prestation se trouve dans La Proie Et L’Ombre, court roman à lire toutes affaires cessantes (Picquier 1988/1994).
[6] après un passage parisien à l’Etrange Festival en 2004
