Si le trente centimètres vinyle originel est devenu une légende pour collectionneurs, la réédition en CD suit le même chemin, un pressage ultra-limité (trois mille exemplaires et ce sera tout) déjà épuisé qui se négocie à des prix de plus en plus élevés sur internet.
De quoi s’agit-il ? Ike Reiko, née en 1953, starlette de l’exploitation et tête d’affiche de la compagnie Toei , déjà modèle de photos nues et n’hésitant jamais à dégrafer son corsage, participa en 1971 à un album concept de musique érotique. Un étrange mixage de chansons populaires locales, standards repris par l’actrice-apprentie chanteuse aux talents vocaux certes limités mais suffisants pour l’occasion, auxquels on a greffé une orchestration jazzy du meilleur cru. Plus, voilà ce qui donne toute sa saveur à l’entreprise, des backing vocals où la toute jeune Reiko (même pas dix-huit ans à l’époque) susurre des câlineries diverses, chuchote, râle et soupire lascivement puis couine littéralement telle une féline égarée les nuits d’été, avant de crier d’une douleur extatique sous des coups de fouet parfaitement audibles, puis, enfin, de rire franchement : une manière de préciser que tout cela n’est pas très sérieux…
La pop s’est souvent amusé à jouer avec le feu de l’éros, qui ne se rappelle le sulfureux duo Serge Gainsbourg/Brigitte Bardot du premier Je t’Aime Moi Non Plus ? En 1979, le chanteur-saxophoniste new-wave américain James White ira encore plus loin dans la provocation, le titre Stained Sheets mêlant son saxo à une suite ininterrompue de « bruitages » sexuels. Kōkotsu no Sekai suit cette voie intimiste, en plus mutin peut-être, mais en tous cas très très loin du racolage sans âme de la scène actuelle rap et R&B. Si le procédé s’avère vite répétitif, il accompagne un choix de mélodies sympathiques au délicieux parfum rétro, de quoi amuser les auditeurs prêts à jouer le jeu. Facile alors pour ceux-là de se laisser aller à ces douces mélopées chargées d’un arrière-plan oscillant selon l’humeur entre le ridicule et une gentille provocation, qui, avec le recul des années, apparait plus rafraîchissante que réellement sulfureuse. Un exercice de style finalement réussi, un véritable ovni discographique kitsch renforcé par la rareté de la chose. Sans oublier la pochette à l’image de son contenu, où Reiko, évidemment topless tient un micro de façon évocatrice. Celle-là, on nous l’avait déjà faite, mais le cliché a semble-t-il encore de beaux jours devant lui.
- 恍惚の世界
- Japon 1971.
- Tiliqua Records (2007).
