Kitano par Kitano
Kitano par Kitano 1

À travers différents entretiens avec le journaliste français Michel Temman, la vie et l’œuvre du plus célèbre des cinéastes japonais actuels.

Désormais respectable représentant de la culture officielle, le trublion numéro un de la télévision nippone Kitano Takeshi [1] se dévoile sur plus de trois cent pages agrémentées de photos personnelles.

Voilà un bouquin qui vient à point nommé combler le vide éditorial français concernant le bonhomme, en dehors de sa prose personnelle ou d’interprétation toute personnelle sur sa filmographie [2]Kitano Par Kitano vise un public relativement large, peu familier de l’univers kitanien[3] mais curieux face à un personnage public aux multiples facettes. Les autres, fans de la première heure, se retrouveront en territoire connu, surtout lorsque sont évoqués la jeunesse ou les premiers pas dans les théâtres du quartier d’Asakusa, la retranscription des conversations ramenant au langage parlé déjà de mise dans l’autobiographie justement titrée Asakusa Kid [4]. Thématique autant que chronologique, le découpage des chapitres nous apporte quelques intéressantes réflexions du maître sur une filmographie encensée aux quatre coins des festivals internationaux. Son opinion à propos de la trilogie intimiste ratée[5] s’avère très éclairante sur une créativité en berne, les contradictions de l’artiste rejoignant son art consommé de la provocation amusée.

Michel Temman, s’il s’efface la plupart du temps derrière la parole du réalisateur, se contentant d’en préciser le contexte ou d’expliquer une coutume ou un événement purement local, ne se prive pour autant pas de pointer les paradoxes d’une personnalité extrêmement complexe. La roublardise coutumière du Beat laisse ainsi place à des élans de sincérité brute. Quant à la vision très personnelle de la société dans laquelle il évolue, elle reste emblématique celle d’une génération née de la guerre et issue des classes modestes, possédant aujourd’hui le recul nécessaire pour faire fi du politiquement correct. D’autant que le statut de monstre sacré autorise à s’exprimer sur à peu près tout et n’importe quoi, ce que la dernière partie de l’ouvrage permet de vérifier.

Son engagement humanitaire aux côtés du désormais inséparable Rufin Zomahoun[6] donne ainsi lieu à d’intéressantes digressions inédites. De même sa vision d’un japon acculturé aux Etats-Unis et la perte des traditions insulaires au profit d’une pop culture expansionniste triomphant de fait un peu partout dans le monde[7]. On passera rapidement l’énumération de ses innombrables participations télévisuelles, dont certaines ont franchi nos frontières[8], pas forcément pour le meilleur malgré la satisfaction évidente de l’intéressé. Encore sa schizophrénie artistique à l’œuvre, Kitano vitupère cette fois la piètre qualité de la télé locale (surtout celle de l’information) tout en participant largement à la pérennité d’une télévision populiste bas de gamme. Mais son discours tient la route dans la mesure où il considère l’outil télévisuel comme une activité ludique sans véritable profondeur mais extrêmement lucrative et lui permettant de s’aventurer sur des projets plus ambitieux ou risqués. Un gagne-pain nécessaire si l’on préfère, avec un succès jamais démenti depuis les temps héroïques des Two Beats [9].

Oeuvre de vulgarisation à l’usage des non-initiés, Kitano Par Kitano parvient à cerner les différents aspects de la vie d’un infatigable agitateur, un faux monsieur Tout-le-monde à l’explosive singularité[10].


  1. devenu entre-temps détenteur des insignes de commandeur des Arts et des Lettres, la plus haute distinction culturelle française, rien que ça ! []
  2. nous parlons bien entendu ici des livres et non des revues, magazines et journaux en français qui sont quant à eux légion sur le sujet Kitano []
  3. ou kitanesque []
  4. autobiographie contant ses débuts dans l’univers du spectacle, parution en 1999 chez Denoël. Le livre est également sorti deux ans plus tard en poche aux éditions Le Serpent à Plumes []
  5. à savoir : TAKESHIS’Kantoku Banzai !, et Achille Et La Tortue, pour mémoire []
  6. personnage incontournable de la sphère Kitano, le béninois est devenu une figure bien connue du petit écran nippon, c’est aussi un véritable polyglotte, par ailleurs interprète pour les entretiens du présent livre []
  7. le Cool Japan []
  8. à commencer par le célèbre Takeshi’s Castle []
  9. avec son compère Kaneko Kiyoshi []
  10. en référence à la dernière phrase du livre : « mais pour tout vous dire, je suis avant tout un japonais comme un autre » []
15 avril 2010 Aucun commentaire
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