Kirino Natsuo | Hard-Boiled au féminin
Disparitions, Out, Monstrueux, en trois livres seulement, l’univers tortueux et dérangeant de Kirino Natsuo a déjà séduit nombre de lecteurs français, sensibles à une approche toute personnelle du thriller dont elle respecte l’esprit mais rarement la lettre, proposant des études psychologiques extrêmement fouillées en lieu et place d’une énième recherche de coupable ou d’un suspens rien moins que prévisible. Tout en gardant à l’esprit un sens très aiguisé du ryhtme et de la chute inhérents au genre qu’elle sert, elle est une portraitiste de l’âme humaine dans ce qu’elle peut avoir de plus sombre, et donc de plus fascinant. Avec ses personnages fragilisés, en errance, hommes ou femmes en perpétuelle frustration, en quête de rédemption aussi, une humanité en rupture, Kirino nous connaît trop bien : ces tourments et ces contradictions, ce sont les nōtres.
Née en 1951 [1] à Kanazawa, c’est après trente ans qu’elle commence à être publiée, essentiellement des romances, une quarantaine d’histoires plus ou moins longues qui, tout en la cantonnant dans un relatif anonymat une décennie durant, lui apportent peu de véritable satisfaction. Sa véritable naissance littéraire s’avère donc tardive et consécutive à un changement complet de registre : en 1993 c’est en effet avec son premier polar qu’elle remporte le prestigieux prix Edogawa Rampo [2]. Ce ne sera pas son unique distinction. Elle enchaîne depuis les succès de librairie, dont certains retentissants, parmi une vingtaine de titres parus. Une valeur sūre à qui le cinéma a déjà fait les yeux doux avec quatre adaptations sur grand écran. En toute logique sont apparues des traductions en langue étrangère, la première en français dès 2002 avec Disparitions [3].
Suite à la disparition soudaine et inexplicable de la petite Yuka âgée de cinq ans, une recherche désespérée commence pour sa mère Kasumi, aidée par Utsumi, un ex-inspecteur de police dont la vie est en sursis à cause d’un cancer à l’estomac. Disparitions se présente d’entrée comme une enquête policière désabusée où il ne s’agit déjà plus de retrouver une enfant mais plutôt de tenter de recoller les morceaux d’une existence à la dérive. Roman psychologique extrêmement fouillé [4] avant d’être un pur policier, il est aussi une sorte de tragédie moderne dans laquelle chaque personnage doit assumer le poids de sa propre destinée dans le cadre épuré de l’île d’Hokkaidō ; Kirino dresse la sombre analyse d’un adultère aux conséquences aussi dramatiques qu’imprévisibles, en jouant avec des sujets aux limites du tabou, ici le rapt et le meurtre d’une gamine, représentative de la capacité de l’auteur à transcender un genre parfaitement codifié en le contournant en permanence. La romancière dévoile surtout une grande subtilité dans la description des rapports humains, tel le couple improbable formé par Kasumi et l’ancien flic.
Le récit principal, pas vraiment gai, ménage à l’occasion au lecteur quelques plages plus apaisantes, manière de souffler avant de reprendre le cours des choses. Mésaventures pitoyables, pour ne pas dire pathétiques, de Ishiyama l’ancien amant de Kasumi, plongée dans l’univers un tantiné ringard de la nuit, vision mi-amusée mi-désolante des yakuzas, autant d’occasions pour Kirino Natsuo d’aérer son texte avec un humour féroce mais jamais dénué de tendresse pour ces figures secondaires, l’émotion n’étant jamais bien loin de l’ironie cinglante.
Quête utopique d’une insaisissable vérité, Disparitions est enfin un road-movie de papier dont le terme serait la supposée rédemption de la maman écrasée par sa culpabilité, épilogue attendu lui ouvrant le champ des possibles... Sauf qu’il reste encore un ultime chapitre, le bouleversant témoignage de Yuka la future victime, qui chamboule le bel ordonnancement des parties précédentes. En quelques paragraphes, l’écrivain réoriente l’ensemble du livre en prenant pour la première et unique fois le point de vue de la fillette, découvrant une réalité différente, comme exonérée des interprétations adultes, sa perception toute enfantine semblant paradoxalement la plus concrète. Un final dérangeant qui marque la volonté de déstructurer l’intrigue pour mieux la reconstituer, pour mieux frapper nos imaginations, un élément récurrent de la Kirino’s touch, on le verra.
Disparitions est une réussite majeure qui va rencontrer un certain écho ; le public français sera en effet séduit par l’originalité du traitement et le style, fort éloigné de l’écriture formatée « best-sellers » , cette formule interchangeable dont on nous abreuve à longueur d’année. Après les éditions du Rocher, ce sera le Seuil qui éditera les deux bouquins suivants. Si Kirino Natsuo a largement sa place dans la collection thrillersde cette grosse maison, on ne peut que regretter la laideur de la maquette proposée, impersonnelle au possible, pas de quoi donner la moindre envie de s’attarder sur le contenu.
OUT chronologiquement antérieur au précédent [5], s’apparente d’emblée au pur thriller, mettant en scène quatre femmes dans la maturité, délaissées voire maltraitées par leurs époux respectifs. Elles vont être entraînées dans une spirale de violence incontrôlable, un jeu de massacre dans lequel sera entraîné Satake, ancien nervi devenu souteneur patenté.
Ouvertement sanglant, OUT est une implacable montée crescendo vers l’horreur viscérale, l’auteur poussant le bouchon toujours plus loin de la violence délicieusement malsaine. Si la sauce prend aussi bien, c’est que tout cela reste affreusement crédible de bout en bout, le sujet baignant dans un contexte sociologique réaliste que n’aurait pas renié un Matsumoto Seichō.
Kirino s’inspire en effet là de différentes vérités socio-économiques via les faits-divers, pour brosser le tableau d’une société japonaise en pleine déliquescence. C’est le Japon du bas, où la précarité de l’emploi est de mise, où la femme au foyer n’a aucune indépendance financière vis à vis d’un maître de maison le plus souvent absent, où les magouilles yakuzas « équilibrent » l’échelle sociale, où la xénophobie est palpable (ce sont ici les ouvriers brésiliens qui la subissent). Un monde en plein effondrement de ses valeurs, matériau vivant sur lequel se greffe des notions universelles dont la lâcheté masculine n’est pas la moindre.
Facile alors d’imaginer la stupeur du mâle nippon face à un tel déluge de férocité à son encontre, écrit qui plus est par une honnête épouse et mère de famille, dévoilant méthodiquement les pensées secrètes de femmes au foyer pour le moins perturbées ! Pour autant, celle-ci n’abandonne jamais ses personnages à leur sort ; même au plus profond de leur descente aux enfers, elle leur conserve une réelle empathie, préservant la dose d’humanité garante d’adhésion. Après, la distance et l’humour à froid donnent encore plus de corps à un texte dense et à la narration elle-même. On pourrait parler de portrait collectif, bien que le climax du bouquin reste la rencontre très attendue entre les deux éléments forts du lot, à savoir Masako et Satake. Deux pôles se rejetant pour mieux s’attirer, deux êtres aux pensées glaçantes dont l’union finale sera placée sous le signe d’Éros et de Thanatos. Pavé d’une ébouriffante maîtrise entraînant son petit monde dans une réaction en chaîne, Out est une brillante étude comportementale, analysant pourquoi telle personne va basculer dans la folie meurtrière ; le meurtre vécu comme la seule issue envisageable, catharsis de frustrations accumulées par des personnalités broyées dans un système de plus en plus pathogène.
Monstrueux [6] ne démentira pas le constat dressé précédemment. Dernier opus en date, il est hélas traduit de l’anglais et non plus du manuscrit original. Précipitation à capitaliser sur un potentiel succès ou simple laxisme ? N’y aurait-il plus de traducteurs compétents disponibles ? Pour le coup, on se croirait revenu vingt ans plus tôt. Heureusement, les pages intérieures s’avèrent suffisamment captivantes pour nous faire oublier ce mépris éditorial dont la couverture d’une consternante mocheté est une autre preuve à charge. Suite au meurtre de deux prostituées, la confession de la narratrice, sœur de l’une d’entre elles, et différents autres témoignages, vont nous aider à remonter le temps aux sources du drame, aux origines d’une déchéance.
À l’instar de Disparitions, ce nouveau livre se situe aux limites du polar, le pitch n’étant encore une fois qu’un prétexte à pénétrer l’insondable noirceur de la nature humaine, credo ouvertement affiché par madame Kirino. Et de ce cōté-là, on sera servi !
La grande sœur, dont nous ne connaîtrons jamais le prénom, comme pour signifier son inconsistance apparente mais aussi pour permettre aux lecteurs de s’approprier la vision, va dérouler l’historique d’une famille en pleine déconfiture. Deux métisses (mère japonaise, père suisse) aussi dissemblables que possible, Yuriko dont la beauté incroyable et la lascivité captent depuis l’enfance toutes les attentions, et l’autre, l’aînée, au physique ingrat mais à l’intelligence démultipliée par un ressentiment farouche vis à vis du monde entier. Une boule de haine savamment entretenue qui va décrire avec force détail sa propre existence présente mais surtout passée, le nœud de l’intrigue se déroulant durant la scolarité au prestigieux lycée de K., lieu de rencontre initiale et de convergence pour tous les personnages.
Coutumière du fait, la romancière va une nouvelle fois désarticuler cette belle harmonie à une seule voix en donnant la parole aux autres acteurs de l’affaire, différents points de vue pour réorienter le récit [7], contrebalancer telle opinion par son contraire, bref éclairer l’ensemble d’une nouvelle vérité.
Vérité finalement insaisissable, Kirino laisse volontairement des zones d’ombre pour forcer son auditoire à composer la sienne propre, tant il est vrai que les protagonistes du roman éprouvent une grande réticence à affronter la leur, à l’exception notoire de Yuriko. Monstrueux s’affirme comme une nouvelle plongée dans les limbes de la psyché, une sorte d’autopsie in vivo des dommages accumulés tout au long d’une vie. Vexations scolaires, incapacité à satisfaire les attentes des autres, injustice de l’univers du travail, on n’est jamais quitte de sa jeunesse et de ses blessures, voilà ce qui pourrait être le maître-mot d’une oeuvre au pessimisme latent.
Ce ne seront pas les chapitres sur la déchéance de Yuriko et de son ex-camarade de classe qui le démentiront, tandis que le long rapport de justice consacré au coupable Zhang, chinois clandestin, renvoie dos à dos cette victime autoproclamée du système et ses compatriotes d’adoption exploitant une main d’œuvre malléable à souhait, vision sociale aussi noire que celle décrite dans ses précédents ouvrages. L’éclairage de Satō Kazue, l’autre femme assassinée, lui donnera pourtant une « saveur » nouvelle. Cette avant-dernière partie, la plus impressionnante, est une dramatique descente aux enfers analysée de l’intérieur, un récit souvent bouleversant qui témoigne d’une folie autodestructrice en marche ; d’un comportement contradictoire, changeant, à la perception de la réalité déjà altérée pour se réfugier toujours plus profondément dans sa logique interne, en dehors de quelques instants de lucidité. Un journal intime dégageant au final une insondable tristesse dont la narratrice elle-même ne sortira pas indemne.
D’une précision chirurgicale, ce nouveau roman qui n’a donc de policier que le nom et qui manie accessoirement un humour à tendance glaciale, se révèle d’une cruauté presque métaphysique, fort éloignée d’un quelconque politiquement correct, manipulant le concept de beauté à loisir, les rapports entre le fils de Yuriko, aveugle de naissance au visage d’ange, ultime ironie de l’histoire, et sa tante « anonyme » conduisant à un épilogue en forme d’ouverture. On songera immédiatement au fameux L’Ange En Décomposition [8] de Mishima Yukio , où le jeune et magnifique héros devient lui-aussi aveugle. Une référence qui n’a rien d’anodin, Kirino Natsuo avouant apprécier le défunt écrivain, une influence notable dans la perception et la description sans concession des rapports humains, le goūt de la provocation et l’importance accordée au style [9].
Dire qu’il reste une quinzaine de titres de la dame encore à découvrir nous fera hésiter entre bonheur par anticipation et frustration de devoir attendre quand même un sacré bout de temps, surtout quand on sait que Zangyakuki [10], pour n’en citer qu’un, celui traitant d’abus sexuel sur une jeune fille kidnappée, a connu un énorme retentissement dans l’archipel à sa sortie. Le prochain à arriver chez nous ?
Toujours est-il que les trois uniques volumes parus rendent parfaitement compte de la capacité de la dame à renouveler le paysage du roman noir, en se positionnant d’abord comme écrivain avant d’être une énième auteur de polar, l’un n’ayant jamais empêché l’autre, tout en continuant d’alimenter notre imaginaire avec ses redoutables créations. En nous forçant aussi et surtout, à travers les péripéties exacerbées subies par ses héroïnes, à nous regarder en face.
, le 10 mars 2008
Bibliographie des traductions françaises
- 2002 - Disparitions
- 2006 - Out
- 2008 - Monstrueux
Adaptations cinématographiques
- 1999 - Tenshi Ni Misuterareta Yoru (réalisé par Hiroki Ryūichi, avec Katase Rino, Osugi Ren, Shimada Hiroko)
- 2001 - Yawarakana Hoho (réalisé par Nagasaki Shunichi, avec Amami Yuki, Matsuoka Shunsuke, Miura Tomokazu)
- 2002 - Out (réalisé par Hirayama Hideyuki, avec Harada Mieko, Kagawa Teruyuki, Baisho Mitsuko)
- 2007 - Tamamoe ! (réalisé par Sakamoto Junji, avec Fubuki Jun, Mita Yoshiko, Kato Haruko)
Disparition a été traduit du japonais par Silvain Chupin, éditions du Rocher, 451 pages, mai 2002, ISBN 2 268 04261 8, et en poche aux éditions 10/18, 514 pages, juin 2004, ISBN-10 2 264 03708 3 ou ISBN-13 978-2264037084
OUT a été traduit du japonais par Ryōji Nakamura & René De Ceccatty, éditions du Seuil, collection Thrillers, 587 pages, mai 2006, ISBN 2 02 078953 1, et en poche Points Thriller, 655 pages, juin 2007, ISBN-10 2757804812 ou ISBN-13 978-2757804810
Monstrueux a été traduit de l’anglais par Vincent Delezoide, 615 pages, janvier 2008, ISBN 978 2 02 093199 1
Notes
[1] de son vrai nom Hashioka Mariko
[2] 顔に降りかかる雨, soit La Pluie Qui Tombe Sur Mon/Ton/Son/Un Visage
[3] 柔らかな頬, soit Joue Tendre, première publication au Japon en 1999 et prix Naoki, ce roman deviendra un film en 2001
[4] visiblement un des préférés de l’auteur
[5] première publication au Japon en 1997, lauréat du Grand Prix De La Fiction Criminelle & du Japan’s Top Mystery Award
[6] グロテスク, soit Grotesque initialement publié en 2003, prix Izumi
[7] un procédé rendu célèbre par le film de 1951 signé Kurosawa Akira : Rashōmon, d’après Akutagawa Ryūnosuke
[8] 天人五衰, 1970, le quatrième et dernier volume de la tétralogie La Mer De La Fertilité
[9] de la même façon, on ne s’étonnera pas de retrouver parmi ses autres influences Hayashi Fumiko portraitiste sans concession de la femme japonaise ou le sulfureux Murakami Ryū
[10] paru au Japon en 2004 et attendu en version anglaise en 2008 sous le titre What Remains
