Le Japon médiéval. Shinkichi, jeune vendeur de tabac, et Oshida, une professeur de chant plus âgée, s’éprennent l’un de l’autre. Leur relation scandaleuse mais sincère sera pourtant vite entachée par la jalousie parfaitement fondée de la femme, son compagnon s’avérant un séducteur né. Les deux amants ne savent pourtant pas encore qu’il devront payer le prix d’un destin funeste tracé il y a bien longtemps par leurs pères respectifs.
Intronisé pape de l’angoisse made in Japan grâce au succès international de la franchise Ring, Nakata Hideo ne s’est jamais privé de sortir des sentiers balisés du cinéma horrifique[1], d’où une filmographie plus hétéroclite qu’il n’y paraîtrait de prime abord. Kaïdan [2] représente tout autant son come back dans l’archipel après une très décevante escapade hollywoodienne[3], qu’un retour aux sources du genre avec un film en costumes évoquant les œuvres de Nakagawa Nobuo[4].
Après le préambule expliquant d’emblée la cause du drame à venir, l’intrigue s’installe doucement, d’abord romance sulfureuse due à la différence d’âge entre les deux partenaires. L’occasion pour le cinéaste de peaufiner sa reconstitution du moyen-âge, le résultat limite trop lisse des décors et des costumes donnant parfois la vague impression d’assister à du théâtre filmé. Une beauté formelle et classique propice à la contemplation, finissant d’ailleurs par générer un incontestable sentiment d’irréalité parfaitement en phase avec les événements se déroulant à l’écran. Car petit à petit va s’instaurer une tonalité surnaturelle qui prendra le pas sur tout le reste.
Lors du décès de dame Oshida, c’est en effet son fantôme qui intervient déjà avant même que l’entourage n’ait appris la nouvelle. Une scène parfaitement maîtrisée pour un véritable tournant narratif. Le spectacle jusque-là (faussement) poli dévoile des abîmes de noirceur ; les événements vont se précipiter en un enchaînement inéluctable, signant une malédiction quasiment programmée pour des personnages transformés en simples marionnettes de leur propre destinée. Ainsi Shinkichi, le supposé héros de la fable, ballotté entre ses pulsions et la volonté progressive d’en finir avec une existence dont la fin déjà toute tracée par la faute originelle du père lui vaut la vindicte de plus en plus pressante du spectre de sa première épouse. Car ce qui est à l’œuvre ici n’est rien d’autre que l’exacerbation de sentiments très humains, tels la possessivité dévorante d’une femme ou le comportement inconstant d’un garçon trop tôt engagé.
Nakata signe donc un pur mélodrame mâtiné de fantastique, démontrant une fois encore que ce sont plus les émotions qui l’intéressent que la seule volonté de faire peur[5]. De fait, les amateurs de séquences choc en seront sans doute pour leurs frais, en dehors de l’impressionnant combat final d’une violence aussi soudaine qu’extrême. Tant pis pour eux, serait-on tenter de répondre ; ils passent à côté d’une fable fataliste décrivant par le menu le caractère vain de toute entreprise terrestre. L’épilogue baigné dans un apaisement mélancolique signifie la seule issue possible à la tragédie, à savoir l’accomplissement post-mortem et définitif de l’union tant de fois repoussée. La mort demeure omniprésente, nouvelle illustration de l’impermanence des choses et des êtres chère au Dit de Genji, une source d’inspiration à priori moins évidente pour le long-métrage de Nakata Hideo, encore que … L’inquiétante beauté de ce brillant exercice de style pourrait se résumer, plus encore que dans la musique inspirée de Kawai Kenji[6] dans celle de l’étrange visage de son interprète principal, Onoe Kikunosuke.
- alors même qu’il avait grandement contribué à en renouveler les codes [↩]
- qui n’est pas un remake du long-métrage homonyme de 1964 réalisé par Kobayashi Masaki, un film à sketches avec entre autres Mikuni Rentarō, Tamba Tetsurō & Nakadai Tatsuya [↩]
- en 2005, Nakata y tourne lui-même Le Cercle/The Ring 2, un remake de son propre film Ring 2 sorti en 1999 [↩]
- 1905-1984, réalisateur japonais dont le film le plus emblématique reste Tokaidō Yotsuya Kaidan/The Ghost of Yotsuya en 1959 [↩]
- voir par exemple Dark Water en 2002, avec déjà Kuroki Hitomi, la Oshida de Kaïdan, dans le rôle de la mère [↩]
- compositeur né en 1957, ayant entre autres travaillé avec Oshii Mamoru ainsi que sur la plupart des films de Nakata Hideo [↩]
- 怪談
- Shōchiku (2007) / Seven7 (2008)
- Avec Onoe Kikunosuke, Asō Kumiko, Kuroki Hitomi, Hirota Reona.
