JUJU | JUJU
Vous ne le saviez peut-être pas mais il y a deux Juju. Il n’est donc pas étonnant qu’un album éponyme soit double [1] et fasse le lien entre ses deux facettes musicales : la période indies où les featurings se succédaient et la période grand public qui nous fait contempler sa tête en 4 par 3 sur les buildings de Shibuya.
Qu’ils soient des slows, des ballades mid-tempo ou des tentatives d’incursions dans des univers sonores un peu plus variés les titres du premier disque sonnent creux. Se succèdent ainsi de fades compositions des bankable du moment comme Jeff Miyahara [2], des titres qui à force de matraquage quotidien finissent par hanter nos esprits.
Girls Never Give Up, tentative louable de mariage entre sons électronique et R&B finissant en insipide dance music, Sakura Ame, Ashita ga Kuru Nara feat. JAY’ED, Ready for Love, Present et, dans une registre légèrement différent, S.H.E., furent tous des singles et sont très représentatifs de ce qu’est la variéte-R&B nippone : des produits manufacturés avec beaucoup de moyens mais sans personnalité. Juju ne se donne donc pas la peine de s’impliquer vocalement. C’est regrettable pour une interprète mais à sa décharge une ribambelle de chanteuses pourraient chanter ces titres sans qu’on n’y prête attention puisque toute la profondeur, le grain et le charme de la voix de Juju, éblouissante avant 2005, semble s’être évaporé.
La ribambelle de slows, obligation syndicale de tout album de R&B, n’arrange pas cette impression. S’ils sont parfois très bien produits on est loin de la grace langoureuse d’un I Confess [3] : 37℃ a été écrit par et pour Bonnie Pink, Soba ni Ite et I Never Knew sont mortellement ennuyeux, et malgré une influence américaine évidente Hontō wa fait dans l’académisme le plus pur. Au milieu de tout ça quelques ovnis à l’aspect variété bien plus prononcé bouchent les trous et seuls deux titres, aussi rayonnants qu’incarnés tranchent radicalement. Yoru no Hate, une ballade jazzy nonchalante dominée par les cuivres, et round & round, titre que ne renierait pas un Nujabes, écrite et composée (et rappée !) en partie par Juju. On en redemanderait, mais c’est deja fini. Trop de singles insipides étaient à placer...
Le second disque, moins contrasté, matérialise parfaitement le potentiel d’interprétation de Juju dans un registre soul-R&B. Dans ce pot-pourri d’influences, ses racines au sens propre comme figuré, Juju s’engage et donne de la voix, réinterprète, y appose sa personnalité et son style : Saving All My Love For You perd la puissance vocale de Whitney Houston et gagne en douceur ; Yearning for Love met en avant son grain de voix ; Never Stop et Street Life sont depoussiérés de leurs arrangements les plus marqués par le temps ; Something About Us [4] est sussuré « à la CHARA » et les arrangements simili-accoustiques atténuent l’aspect répétitif du titre ; I Like It dont la version originale était deja une bombe de groove enfonce le clou, Juju doit chanter bas et faire du néo-Motown, reprendre des classiques funky et se faire plaisir. On est pourtant un peu déçu devant une poignée de titres sans signature. La copie conforme de The Rose, une version piano-bar de Don’t Know Why et New York State Of Mind, ou bien légères influences jazzy injectées dans Ex-Factor nous prouvent que l’on peut également être vite écrasé par le poids des classiques.
Plutôt satisfaisant dans l’ensemble, ce deuxième disque est ponctué de quelques fautes de goût impardonnables, qu’il s’agisse du reggae édulcoré aux bruitage « ambiance des îles » de Let’s Wait Awhile très loin de la ballade 80’s mythique de Janet, le très répétitif There Must Be An Angel dont le kitsch ne pourra plaire qu’aux fans convaincus du premier CD, ou un The Power of Love [5] transparent ; malgré un potentiel de kistcherie au maximum, la relecture au ralenti de Last Christmas sur des beats reggae et sans doute la meilleure jamais produite au Japon.
Ce double album sonne comme un compromis que Sony concède à sa nouvelle étoile montante : un premier disque consacré à quelques exceptions près aux tubes qui vont aller droit au coeur de cible visé par la section marketing, les 12-20 ans et toutes les nunuches élevées par la soupe d’idole, un second aux classiques qui correspondent à la diva R&B qu’elle pourrait être. Tout espoir n’est donc pas perdu.
, le 30 avril
Notes
[1] malheureusement en édition limitée seulement
[2] Jeff Miyahara : l’homme qui travaille avec toutes les petites annoneuses de R&B dont les noms finissent en « a » (Spontania, Katō Miliyah, Aoyama Thelma, Kuroki Meisa...)
[3] l’un des titres de l’excellente B.O. de Kyoki no Sakura
[4] oui, oui, des Daft Punk !
[5] le tube de Jennifer Rush (on savait choisir ses noms de scène à l’époque !) déjà repris par Céline Dion ou encore Nana Mouskouri
