Irie Saaya | Précocité n’est pas mortelle
Sweet Kiss, Chase, ces noms de groupes ne vous disent sans doute rien même si vous êtes fan invétéré de J-Pop. Et pour cause, leurs discographies respectives se limitent grosso modo à un unique single. Mais leur leader unique, Irie Saaya, a acquis en un temps record une étonnante notoriété via internet. Une célébrité née en 2005 et pour le moins précoce : elle a onze ans lorsque se braquent sur elle les feux de la polémique. Quoi de mieux pour démarrer une carrière ?
Sweet Kiss est au départ un énième nouveau groupe de (très) jeunes filles s’essayant à la chanson, un projet monté en dehors des grosses maisons de production, en l’occurence par la petite compagnie ELK Heart Promotion dirigée par Ishida Yūichirō. Leur disque ne cassera pas la baraque et restera sans véritable lendemain [1].

Ce qui va véritablement marcher, ce seront plutôt les nombreux livres de photos et autres DVD exploitant la fraîcheur et la photogénie du trio de starlettes. Un passage obligé dans l’industrie de l’entertainment nippon, il n’y à qu’à voir les profits générés par le merchandising du Hello ! Project. Photographiées sous des cieux paradisiaques comme Hawaii, nos trois Sweet Kiss [2] font du tourisme, mangent des gâteaux et, surtout, se retrouvent à un moment donné en bikini pour le plus grand plaisir des fans. Le fait qu’il s’agisse de pré-ados de douze ans ne change rien à l’affaire, bien au contraire, surtout lorsque l’une d’entre elles a des mensurations avantageuses pour son âge [3]. Dès que les premiers clichés promotionnels sont parus sur le Web [4], un raz de marée incroyable s’est déclenché : les photos de Saaya ont été diffusées sur tous les forums japonais puis asiatiques, et au-delà en Occident. « La petite fille aux gros seins » devient la nouvelle sensation, en particulier un cliché où elle se montre dans un bikini rose inattendu sur une personne de onze ans. Devant l’ampleur du phénomène, dépassant les espérances du producteur, pas mal de voix se sont élevées via les groupes de discussion du net sur ce point limite atteint dans l’exhibition très orientée d’une fillette … Pour la compagnie indépendante, qui n’a pas les moyens de rivaliser avec les grosses boîtes de l’industrie musicale, cette mise en lumière de sa pouliche représentait une promotion inespérée.
Encore plus fort, lorsque au mois de mai 2005, alors que les tensions Chine/Japon étaient en phase critique [5], on vit apparaître sur le net une photo de Saaya en bikini sur un forum chinois réputé pour entretenir le sentiment anti-japonais, avec cette légende : « Chers frères chinois, Saaya vous prie de cesser vos sottises anti-japonaises. Sinon, je vous détesterai. Mais si vous faites un effort vers la démocratie, je vous montrerai encore mes seins. Vous tous les chinois, unissez-vous ! » Un détournement humoristique orchestré par un internaute japonais bien perçu par ses homologues chinois, provoquant une foule de commentaires bien au-delà des seuls intéressés, la presse nationale à fort tirage comme le Shūkan Gendai s’empressant de commenter cette victoire du pacifisme par maillot de bain interposé. Les diplomates des deux pays ont sûrement apprécié … Quant à la vraie Saaya, son propre commentaire sur ce fake réussi prouvait toute la candeur de sa jeunesse : « Je pense que la Chine et le Japon devraient devenir de bons amis. Si nous sommes de bons amis, je pense que tout le monde peut devenir heureux. »

Difficile après ça de capitaliser sur autre chose que la plastique de ses pouliches, leur talent vocal restant à ce stade « en devenir », pour rester gentil. À défaut de musique, Sweet Kiss sortira nombre photobooks et vidéos ; soit du groupe au complet, soit de chacune des trois membres séparément, ceux de Saaya se vendant de loin le mieux, un des plus beaux cartons sur le site de vente Amazon Japan [6].

Quelques pseudo-concerts alimenteront l’illusion de groupe musical, mais il s’agit plus d’intermèdes, le gros de la promo restant ces séances de dédicaces très prisées et surréalistes où des japonais largement trentenaires serrent la main avec émotion à des gamines propulsées icônes pour otakus, venues vendre leur dernier produit. Il est vrai que le marché des filles pré-pubères est très florissant au Japon, voire exponentiel, une forme à peine détournée de pédophilie soft où des filles se trémoussent en bikini ou en uniforme d’écolière, on les appelle les U-15 [7], le site le plus fameux restant imouto.tv [8] rempli de lolitas précoces.

À ce jeu, les concurrentes poussent le bouchon de la provocation beaucoup plus loin que Saaya et ses copines. Sweet Kiss n’avait quand même pas pris n’importe quel mentor : réalisateur attitré de tous leurs DVD, le sulfureux photographe Garo Aida les immortalisera dans des décors, des tenues et des postures qu’il répète systématiquement quelque soit le modèle choisi [9].
Toujours est-il que le groupe sera déclaré mort en mai 2006, vite remplacé par un autre, Chase [10] à la production discographique toujours aussi limitée [11]. Cette fois-encore, le fond de commerce sera le DVD, de manière moins systématique que pour les Sweet Kiss, Saaya poursuivant une lucrative activité de gravure girl en solo.
Faute de cordes vocales, la demoiselle a de la présence. Même si la prédiction de Garo Aida, qui n’a décidément peur de rien en la comparant à une nouvelle Yamaguchi Momoe, fait doucement rigoler, Saaya est en train de se créer une surprenante crédibilité d’actrice de films d’épouvante à petit budget, qui l’eut parié il y a peu ? C’est d’ailleurs une constante du genre que d’utiliser des jolies filles jouant les proies faciles ou les allumées aux pulsions meurtrières [12].
Elle avait certes déjà tâté de la fiction, entre petite comédie la mettant en scène avec ses potes de Sweet Kiss et menues participations à des productions télé ; mais c’est avec l’adaptation live de l’anime Jigoku Shōjo : Girl From Hell [13] où elle incarne le personnage de Shibata Tsugumi, que les choses sérieuses commencent. Puis ce sera le grand écran avec Kami No Hidarite Akuma No Migite [14], un long-métrage dont le rachitisme budgétaire n’empêche pas quelques moments de tension bien sentie. Le court rôle de Saaya, une des victimes du tueur psychopathe, n’a rien de sexy , il rappelle plutôt son statut réel, celui d’une gamine encore en devenir [15].
Autre production horrifique la même année, Shibuya Kaidan : The Real Toshi Densetsu est un film à sketches [16] assez cheap réunissant un florilège de beautés du cru tendance précoce. On a surtout la surprise de retrouver dans le chapitre trois [17] notre actrice en herbe entourée des deux autres Sweet Kiss Runa et Jessica, donnant à l’ensemble une couleur très enfantine voire naïve, maquillages « horribles » compris. Une sympathique entreprise qui fera dresser les cheveux de vos petites sœurs, les sept autres parties fournissant leur dose homéopathique de frissons.
Changement de registre avec Kani Goalkeeper [18] signé Kawasaki Minoru, spécialiste des bébêtes mutantes, cette fois c’est un crabe qui devient gardien de but pour une comédie gentiment douce-dingue et bon-enfant. Il est dit que la petite est en passe de devenir une icône du cinéma-bis, puisque l’année 2007 la voit carrément endosser la tenue virginale d’une revénante dans le drolatique Shōjo-Rei : 14 Sai No Tamashii [19]. Miss Irie campe une jeune et étrange gamine qui séduit un garçon venu passer des vacances dans un coin de campagne.
L’intérêt de la chose ne se situe pas vraiment dans la qualité relative du film, aussi prévisible que les précédents, mais dans la participation des Chase au complet, accompagnées pour l’occasion par une autre U-15 aux mensurations généreuses. En interprétant des collégiennes en goguette, rôles correspondant pourtant à leur véritable situation, elles partagent l’affiche avec des gars de leur âge ; du coup, voir cohabiter des filles alimentant à longueur de séances le fantasme d’amateurs majoritairement adultes avec quelques garçonnets pas encore dégrossis amène un sacré décalage entre les deux sexes, surtout lorsque nos grabias précoces batifolent sur la plage en vraies pro de la pose idol. L’autre film de 2007 est d’un tout autre calibre, Kuchisake Onna confirmant la maîtrise du réalisateur Shiraishi Kōji [20] dans le registre de la peur. Les trois Chase sont encore de la fête, ou plutôt n’en mènent pas large dans cette histoire de croquemitaine kidnappeur d’enfants. On comprend que cela nous éloigne pas mal de la chanson pour un groupe qui n’existe comme son prédécesseur que par le biais des DVD et de ces quelques cameos réjouissants. Quant à Saaya Irie, dont la notoriété est bien établie alors qu’elle n’a même pas quinze ans, la seule nymphette sexy commence déjà à laisser la place à l’actrice de série B ou Z.

Reste à savoir si le cinéma mainstream l’adoptera un jour ou si elle s’orientera vers une reconnaissance plus underground. De toutes façons, elle encore trop jeune pour prévoir encore quoique ce soit. Le plus dur commence peut-être pour elle, mais aussi le plus intéressant.
, le 28 mars 2008
Filmographie sélective
- 2006 - Shibuya Kaidan : The Real Toshi Densetsu
- 2006 - Kani Goalkeeper
- 2006 - Kami No Hidarite, Akuma No Migite
- 2007 - Shōjo-Rei : 14 Sai No Tamashii
- 2007 - Kuchisake-Onna
Notes
[1] Baby Love & Yakusoku, génériques de début et de fin de l’animeKyō No Gononi
[2] formé de deux japonaises : Irie Saaya, Okaka Runa & d’une occidentale : Jessica
[3] et un wonderbra particulièrement efficace
[4] mars 2005
[5] suite à la parution au Japon de manuels d’histoire ouvertement révisionnistes, les autorités chinoises et coréennes et l’opinion publique de ces deux pays s’étaient émus puis révoltés contre la dénégation des crimes de guerre nippons
[6] les quelques déclarations de la production annonçant la volonté d’en finir avec le style bikini resteront sans beaucoup d’effets
[7] pour under fifteen, moins de quinze ans
[8] la télé des petites sœurs
[9] spécialiste de la photo et de la vidéo érotiques, Garo Aida a construit sa fortune à peu de frais sur les clichés interchangeables de très jeunes modèles, aux limites de la légalité
[10] en fait, le nouveau trio est presque identique au précédent, toujours composé de Saaya & Runa, seule Jessica laissant la place à Iguchi Rio, une troisième japonaise
[11] Chase Me !unique single sorti en décembre 2006
[12] les américains s’en sont fait une spécialité depuis longtemps avec leurs scream queen, relayés par les japonais dont le marché de la pin-up est extrêmement bénéficiaire
[13] Nippon Television, douze épisodes fin 2006
[14] réalisé par Kaneko Shūsuke en 2006, le titre peut se traduire en : La Main Gauche Pour Dieu, La Droite Pour Le Diable
[15] On retrouve une autre grabia à ses cōtés, son aînée Kadena Reon, elle aussi victime du sadique, évidemment
[16] huit en tout
[17] intitulé Sukima-otoko
[18] Kani gōrukiipaa, sortie mai 2006
[19] réalisation Tani Youhei, 2007, le titre signifie La Fille Fantôme : Un Esprit De 14 Ans
