Shinezine

Hwang Sok-Yong



A l’heure où les traductions de romans coréens se multiplient, un auteur se dégage à la fois par le grand nombre de livres disponibles, mais aussi par ses choix thématiques, miroirs idéaux des contradictions d’un pays divisé depuis plus de 50 ans de part et d’autre du 38° parallèle.

Hwang Sok-Yong naît en 1943 en Mandchourie au sein d’une famille devant fuir la colonisation japonaise pressante. Sa vie sera à jamais marquée par ces déchirements initiaux : de retour à Pyongyang après-guerre, le futur conflit Nord/Sud le consacrera ensuite de fait citoyen sud-coréen. Il publie ses premiers écrits en 1962, débuts d’une carrière aussi chaotique que prestigieuse, couronnée de prix littéraires. Ainsi est-il enrôlé en soixante-six dans le contingent sud-coréen durant la guerre du Viêt-nam , son pays étant « invité » à seconder les forces américaines sans trop avoir son mot à dire. Hwang Sok-Yong (4 novembre 2006 - Festival Asiexpo)Une autre expérience fondatrice, le jeune soldat participant entre autres à l’effacement des traces de massacres de civils.

Retour en Corée où il va s’impliquer de plus en plus dans un engagement actif en opposition aux régimes militaro-dictatoriaux en place. Très ancré à gauche, ses textes reflètent peu ou prou ses opinions, lui valant pas mal de soucis récurrents avec une censure omniprésente. Ainsi la gigantesque saga Jang (Chang) Gilsan, dix volumes étalés de soixante-quatorze à quatre-vingt un, survol de l’histoire du pays à travers la destinée du bandit donnant son nom au titre, mais critique directe du pouvoir. Plus d’un million d’exemplaires pour ce pavé lu tant au Nord qu’au Sud, faisant de Hwang un des rares auteurs disponibles des deux côtés de la frontière. Encore plus marqué par ses idéaux, le recueil Les Terres Etrangères [1] parle des conditions de vie de la classe ouvrière et de ses espoirs en des lendemains qui chantent. On pourra sourire devant le ton compassé, les dialogues plein d’emphases ou la lourde symbolique, mais si ces nouvelles ont pris un coup de vieux certain, elles permettent de cerner la manière militante du romancier. Le texte qui l’impose est pourtant antérieur, 1970, mais d’un autre calibre : Mr Han deviendra vite un classique adapté au théâtre et au cinéma. La pathétique errance de ce médecin de Pyongyang réfugié au Sud où il est suspecté d’être un espion du Nord est une histoire aux forts relents d’histoire familiale pour l’auteur.

Suivent d’autres nouvelles, dont une partie est disponible en France sous le titre La Route De Sampo. Quatre récits dont la nouvelle-titre est elle aussi un phénomène dépassant le cadre de la littérature : Sampo, lieu imaginaire, se charge d’une forte portée symbolique, devenant même une chanson alors que plusieurs films en sont tirés. Deux journaliers en quête de travail sortent de prison et rencontrent en chemin une prostituée en rupture de ban. Si s’ébauche une romance, le retour au pays n’apportera qu’amertume et désillusion face aux bouleversements tant géographiques qu’économiques qui le touche. Encore du vécu pour Hwang qui, jeté en prison suite à une manifestation, partage sa cellule avec un quidam pris pour tapage nocturne et effectue la route du retour avec lui.

Le style de l’écrivain s’affirme : une écriture concise, précise, sans commentaire superflu ni jugement de valeur. Les émeutes de Kwanju contre la dictature en 1980 vont être déterminantes pour la suite de son oeuvre, une autre marque indélébile au plus profond de lui-même. Sa propre troupe de théâtre est en partie décimée suite aux événements, cependant qu’il lance une radio libre La Voix De Kwanju. D’intellectuel sympathisant, il est devenu activiste de terrain. Ce combat permanent ne l’empêche pas de mener à terme d’autres ouvrages.

Ainsi L’Ombre Des Armes publié mensuellement dans une revue à partir de 1983, puis en un premier volume en 1985, la seconde partie restant interdite jusqu’en 1988. Près de sept cent pages pour ce roman-fleuve qui retrace son passage au Viêt-Nam que l’auteur avait esquissé avec la nouvelle Oeils De Biche [2]. Un aspect feuilletonesque évident pour cette saga qui délaisse les combats pour s’intéresser à un aspect moins glorieux mais plus lucratif du conflit, le gigantesque marché noir qui sévissait alors à tous les échelons et dans tous les camps, l’argent étant le nerf de la guerre mais aussi sa finalité pour les affairistes de tous poils sillonnant le pays. Anh Yeong-Kyu, héros du livre et alter-ego de Hwang, y campe un membre du détachement coréen attaché au département d’enquêtes américain. Entre rebondissements, complots, trahisons, passions humaines et opposition idéologique, ce roman difficile à lâcher propose une galerie de personnages certes emblématiques mais jamais caricaturaux, torturés par d’incessants conflits internes. Si on peut rêver à une adaptation à l’écran, tant l’histoire semble une base de scénario idéal, cette intrigue touffue et haletante n’oublie jamais sa dimension politique essentielle : les sympathies évidentes du romancier pour la cause Viêt-cong permettant une immersion impressionnante auprès des combattants en pyjama noir. Subtile réflexion sur les agitations humaines, le héros seulement de passage dans cet enfer semblant garder un détachement serein, L’Ombre Des Armes reste une vision originale du conflit, vu par l’oeil inédit d’un coréen qui lui rappelle beaucoup la situation schizophrénique de ses compatriotes séparés entre Nord et Sud.

Hwang Sok-Yong décide alors de se rendre en Corée du Nord en 1989, via Tokyo et Pékin, pour y rencontrer ses pairs nordistes. Une provocation insensée aux yeux des autorités : connaissant les risques encourus au retour, il part en exil jusqu’en quatre vingt-treize, préfèrant de guerre lasse revenir, quitte à être emprisonné aussitôt. Dont acte : il purgera cinq de ses sept années de détention, l’amnistie du nouveau président Kim Dae-Jung lui permettant de revenir à la vie civile et d’entamer sa dernière période de création, devenu maintenant le symbole d’une génération.

Il s’attaque à sa Trilogie du XXe siècle, le premier volet étant Le Vieux Jardin en 2000. Un succès impressionnant pour cette autobiographie romancée sur les années de lutte et de prison . Un dissident retrouve la liberté après dix-huit années derrière les barreaux. Essayant d’appréhender au mieux cette vie retrouvée, profondément marqué par l’isolement et le souvenir du passé, il découvre le journal intime laissé à son intention par la femme qu’il a aimé, maintenant décédée. Ces textes bouleversants, au-delà de leur force introspective, permettront au lecteur de remonter le temps, retraçant l’histoire dramatique des années de plomb.

Proche maintenant de la puissance lyrique d’un Jim Harrison, ce roman à l’écriture foisonnante dresse un constat bien amer pour son principal personnage : vieilli, dépassé par son propre idéal de jeunesse, déboussolé par une société en pleine mutation économique où les valeurs consuméristes ont remplacé ses valeurs militantes, Hyônu n’a de cesse de parcourir les cahiers de la regrettée Yunhi. Paradoxalement, c’est cette femme condamnée par un cancer qui porte tout l’espoir du monde : son existence quotidienne « au-dehors », son pragmatisme enjoué, sa maternité pourtant dure à assumer et ses rencontres amicales et amoureuses dans le Berlin de la fin du Mur, tout cela est évoqué avec une bienveillance sereine qui illumine le récit et n’oublie jamais cet autre laissé derrière son mur à lui. Cet émouvant portrait de femme permet aussi au lecteur non-asiatique de connaître un passé récent mais géographiquement lointain et peu connu, écho au magnifique film de Lee Chang-Dong Peppermint Candy, ou de manière plus indirecte au fameux polar Memories Of Murder [3]. C’est enfin le cinéaste Im Sang-Soo [4] qui se chargera d’en réaliser une brillante et fidèle adaptation. [5]

A la suite de ce gros roman ambitieux très maîtrisé, Hwang nous offre en 2002 le second volet de sa triptyque intitulé L’Invité. Reprenant le thème de Mr Han en l’étoffant largement, il décrit le retour au Nord de Yosop, un pasteur jusque-là exilé aux Etats-Unis, dans la période précédant immédiatement le début de la guerre de Corée. C’est lui l’invité du titre, mais c’est aussi la maladie de la variole, héritage de l’occident, tout comme le sont les idéologies marxistes ou le christianisme. Un rite d’origine shamanique censé apaiser les morts va guider l’écriture de ce roman étrange, sans doute moins accessible, mais envoûtant. Appel à la réconciliation et à l’harmonie pour tous les coréens, L’Invité confronte vivants et morts, en particulier les fantômes du massacre de Sincheon, la ville natale de Yosop, la présence des défunts permettant de balayer les simplifications réductrices et les vérités trop simplistes. [6] Vivant désormais en France mais restant l’observateur lucide de la partition forcée de son pays, Hwang Sok-Yong est ce témoin nécessaire d’un événement historique majeur aux conséquences humaines aussi complexes que dramatiques. Débordant largement de son caractère régional , la « Vérité » qu’en a tiré l’homme au travers de ses expériences pourra sûrement prêter à discussion, mais elle ne saurait faire de l’ombre au talent d’un écrivain aussi généreux qu’exigeant.

Laissons alors cet auteur à la déconcertante simplicité conclure lui-même : « La forme la plus objective de description ne parvient jamais à restituer la vie telle qu’elle est réellement. Puisque la vie échappe à l’écriture réaliste,il faut tenter d’inventer une écriture qui se rapproche davantage de la vie : telles sont les questions qui m’obsèdent quant à la forme romanesque. » [7]

Michel Boléchala, le 4 décembre 2007


Bibiographie sélective

  • 1970 - Monsieur Han
  • 1975 - La Route De Sampo
  • 1985 - L’Ombre Des Armes
  • 2000 - Le Vieux Jardin

Notes

[1] Tous les romans de Hwang Sok-Yong sont édités en France par Zulma

[2] in La Route De Sampo

[3] Bong Joon-Ho, 2003

[4] Une Femme Coréenne, The President’s Last Bang

[5] Le Vieux Jardin, 2006, avec Ji Jin-Hee et Yeom Jeong-Ah.

[6] Sim Ch’ông, le dernier volume de la trilogie, est paru en 2004, mais il n’a pas encore été traduit en français.

[7] Phrase prononcée lors d’une conférence donnée à Paris le 26 septembre 2006 : Mon Vingtième Siècle, A Propos De Mes Oeuvres Récentes

  • Procès Douch  Le génocide khmer rouge enfin jugé
  • NANA // NANA 2 Ōtani Kentarō
  • Harcèlement Sexuel Chine et Japon, le cauchemar au royaume du riz
  • Unholy Women Amemiya Keita, Suzuki Takuji, Toyoshima Keisuke
  • Mishima Yukio Le Clou Qui Dépasse
  • Nuages Flottants Le Livre, Le Film
  • Foot-age de gueule Propagande ordinaire en Corée du Nord
  • Radio France vous emmène en Asie Japon et Chine
  • Reprises : Cat’s Eye 1983 -vs- 2010
  • Gosse de Peintre Visite de l’expo Kitano à la Fondation Cartier
  • Kitano à Cannes Outrage en compétition officielle
  • The First Chapter Locofrank
  • Ogon Batto/The Golden Bat Sato Hajime
  • Live in Geneva Merzbow (Akita Masami)
  • Happiness Hur Jin-Ho
  • Sparta Locals Sparta Locals
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