Ils sont jeunes, ils sont (presque) tous beaux, et ils ont du talent. Bienvenue dans la version live du jôsei manga [1] signé Umino Chika, fidèle adaptation cinématographique[2].
Entre interrogations pour un futur encore incertain et petits ou grands conflits sentimentaux, c’est le quotidien d’une petite communauté d’aspirants artistes et autres étudiants des Beaux-Arts qui est ici traité avec force bienveillance et gentille ironie. Il faut reconnaître que le passage au grand écran est une vraie réussite esthétique, donnant l’impression de voir soudain se matérialiser les héros sortis de l’imagination de Umino Chika. La photographie contrastée aux tonalités chaleureuses accompagne les costumes colorés de personnages évoluant dans un climat dénué de toute agressivité, une ambiance fleur bleue que viennent renforcer quelques accès d’une douce mélancolie. Pour apprécier le film à sa juste valeur, faudra-t-il alors connaître un minima le matériaux originel ? La question reste posée, mais c’est vrai que le sujet ne brille pas par sa folle originalité.
Des jeunes gens au coeur de midinette, légèrement en décalage avec la société, parfois un peu barges, représentatifs de l’idée répandue de l’artiste bohème, rêveur, ou écorché vif… Honey And Clover accumule les poncifs, proposant à une génération trop jeune pour l’avoir vécu une parfaite nostalgie par procuration vis à vis de la vie communautaire issue du flower power de la fin des années soixante. La caméra ne se prive pas pour aligner les clichés inhérents à cette époque et au milieu beatnik, tel ce quasi-spot publicitaire de l’escapade à la plage dans la vieille guimbarde bariolée, puis le souvenir qu’en garde le gentil Takemoto revenu comme en pèlerinage sur le même lieu maintenant déserté, où comment le roman d’apprentissage rencontre la chronique nostalgique de la jeunesse.
On est très loin de Contes Cruels de la Jeunesse (Oshima Nagisa, 1960), tout contexte social étant sagement éludé, mais pas la sempiternelle morale qui clame que l’argent ne fait pas le bonheur. Difficile aussi d’accrocher à toutes les petites histoires qui s’enchevêtrent au gré du scénario, aucun caractère n’étant particulièrement mis en avant, spécificité du film choral où certaines intrigues s’avèrent bien plus intéressants que d’autres. On regretta par exemple que la romance contrariée entre la longiligne Ayumi et le timide Mayama ne soit pas plus développée, de loin l’élément le plus captivant de l’ensemble. A la décharge du long-métrage, deux heures cela reste encore trop court, et il faut alors tailler franc dans un manga détaillé en de multiples épisodes. La série animée n’a pas eu à effectuer de coupures aussi draconiennes.
Le récent naufrage coréen de Dasepo Naughty Girls [3] digest-indigeste d’une série originale plus ou moins fleuve, prouve que l’exercice est extrêmement délicat. Toujours est-il que la distribution ne manque pas de séduction, entre Kase Ryō (Mayama)[4], le ténébreux Iseya Yusuke (Memories of Matsuko), et la douce Aoi Yū. Hélas, celle-là hérite du rôle de la petite surdouée Hagu dont le comportement enfantin devient rapidement irritant, presque autant que les barbouillages intempestifs dont elle gratifie son entourage émerveillé, rien de très original là-encore. On peut la préférer plus sobre dans Harmful Insect (Shiota Akihiko, 2001) et surtout dans Hana & Alice (Iwai Shunji, 2004).
Bizarrement, elle a été récompensée pour ce rôle-ci. Reste Takemoto campé brillamment par Sakurai Sho, un garçon au physique passe-partout, à la fois observateur et acteur, le brave type auquel le public s’identifiera facilement de par son allure « normale » comparée aux doux allumés qui l’entourent, préférant l’artisanat à l’art, un choix rassurant et logique. Enfin, rien à attendre d’une BO impersonnelle, Kanno Yôko nous avait habitué à beaucoup mieux.
On aura compris que passée l’heureuse surprise de découvrir les personnages de papier enfin personnifiés par de vrais acteurs, la magie inhérente au manga ou à l’anime ne saurait être entièrement reproduite sur pellicule, à moins de confier le projet à un cinéaste hors-normes. En l’état, ce qui fait le charme de l’oeuvre originelle disparait pour n’en retenir que les défauts, dont le manichéisme que pourra toujours utiliser et contourner une BD , là où le cinémane peut se le permettre aussi facilement. Pour le coup, Honey And Clover, divertissement certes léger mais vite oublié, pose la question de sa propre finalité, en dehors de la volonté de rentabiliser un produit qui a fait ses preuves sur d’autres supports. Un comble pour un film glorifiant la liberté créatrice.
- ハチミツとクローバー
- Japon 2006.
- Asmik Ace Entertainment
- Avec Aoi Yū, Kase Ryō, Iseya Yusuke…
