La J-Pop et ses adorables idiotes aux tenues bariolées ânonnant des refrains à la niaiserie assumée, ses pantins emplumés agitant leurs jolies guitares chromées, ses allumeuses imitant jusqu’à la nausée les provocations très formatées des gloires du R&B américain… Autant de clichés réactivés en permanence par les multiples forums consacrés au genre à travers le monde. Ou comment prendre les mêmes et recommencer à l’infini, conséquence du formatage d’une mondialisation culturelle pas très engageante. Alors, la J-Pop, une musique pour les seuls décérébrés ?
Le paysage musical nippon est heureusement beaucoup plus riche que ses éphémères têtes de gondole sautillantes. Il est des artistes qui arrivent à séduire un large public tout en se réclamant d’une ambition musicale dépassant les seuls classements de vente de CD, l’un n’empêchant jamais l’autre.
Ainsi Hitoto Yō, trentenaire tranquille au succès aussi immédiat que durable, loin de toute idolâtrie. N’exposant quasiment jamais son visage sur ses disques (et encore moins le reste), en dehors de la jolie pochette pour le single Kazaguruma, Hitoto Yō n’a pourtant rien d’un laideron, même si ses choix vestimentaires peuvent parfois prêter à discussion[1] ! Née Yao Yan d’un père taïwanais et d’une mère japonaise en 1976, elle grandit dans l’ancienne Formose. Le décès paternel prématuré alors qu’elle n’a que six ans entraîne le retour de la famille au Japon. Agée de seize ans, elle est prise en charge par sa grande soeur après la mort de la mère[2]. Ces différentes épreuves n’empêchent nullement la jeune fille de suivre de brillantes études, admise par exemple à la prestigieuse université Keio. Là, ses dispositions artistiques et son goūt pour le chant vont pouvoir s’exprimer lorsqu’elle rejoint le groupe vocal Koe, se produisant essentiellement a cappella dans les rues, un école irremplaçable pour la future vedette. Kitayama Yoichi, leader d’une autre formation de même style, mais cette fois professionnelle et particulièrement populaire, encourage la débutante à persévérer et à composer ses propres morceaux.
De fil en aiguille, entre écriture et backing vocals pour d’autres chanteurs, elle parvient à sortir un premier single en octobre 2002 sous le nom de Hitoto Yō, hommage au nom de jeune fille de sa génitrice. Intitulé Morai Naki, ce coup d’essai est un carton immédiat. Le début d’une carrière riche de dix simples et trois albums bien classés dans les charts locaux. Une composition déjà caractéristique d’un mélange des genres revendiqué. Depuis lors sur le devant de la scène musicale, elle est également célèbre à Taiwan. Outre ses disques, la chanson-thème d’une publicité locale pour la bière Suntory lui a offert une forte exposition médiatique. Si Circuit, autre titre, a servi d’illustration finale pour le jeu sur PS2 : Sangoku Musou2, « mon plus gros hit mondial » comme elle le rappelle non sans ironie, Yo a ensuite prouvé un véritable don pour la comédie. Elle tourne en effet aux côtés de la superstar Asano Tadanobu dans l’atmosphérique Café Lumière. Le rōle de Yoko, jeune femme à la croisée des chemins sentimentaux, lui a valu le prix de la révélation aux awards nippons de 2005.
Mais musicienne avant tout, Hitoto Yō peut être fière de ses trois albums, BESTYO le quatrième étant justement la compilation des précédents. Difficile de détacher un de ses disques tant leur homogénéité saute aux oreilles. Ensemble extrêmement cohérent se rapprochant d’une promenade inspirée dans les courants musicaux les plus variés, la définition même du terme pop semble avoir été créée pour la musique de la jeune femme. Avec un timbre de voix plutōt classique, elle oscille entre les graves et quelques envolées vers des notes plus haut perchées, toujours avec légèreté. Son répertoire riche d’influences multiples signe une culture musicale conséquente et une maturité quelque peu précoce. On a parlé à son sujet de la référence aux musiques de l’île d’Okinawa ; c’est vrai qu’elle puise beaucoup dans les sonorités traditionnelles de tout l’archipel nippon, sa façon même de chanter évoquant plus particulièrement et de manière récurrente celle des artistes des îles du sud. Héritage musical incontestable, mais toujours servi par une production résolument actuelle. Alors que sur le premier album Tsukitenshin, Morai Naki associait un côté R&B aussi surprenant que séduisant à une mélopée envoûtante, la richesse de l’orchestration d’un Edo Poruka, morceau-phare de Hitoomoi, le deuxième CD de la belle, laisse admiratif, tandis que le folk le plus dépouillé de Hitoshian, ballade mi-parlée mi-chantée, ajoutera ensuite à l’émotion des dernières images du film Café Lumière.
Sur &, troisième opus original, l’accent est souvent mis sur la guitare et les grands noms de la pop, citant les riffs cristallins d’un The Edge pour le lyrique Anmonaito, voire la légendaire Georges Martin’s touch [3] avec Yubikiri, subtil hommage aux Fab Four, les coeurs répétant à l’envie « love love love » sur un air de piano désaccordé[4]. C’est pourtant dans ce dernier LP que l’on retrouvera le morceau le plus ouvertement japonisant de toute sa discographie, le sublime Kazaguruma, douce évocation nostalgique à travers ces petits mobiles que l’on expose lors des diverses matsuri [5] et tournoyant selon l’orientation des vents. La vidéo qui accompagne ce single est tout aussi magique.
Un album hommage était sorti fin juillet, Jazz de Kiku yo Hitoto Sakuhinshu, une variation sur des titres connus de l’artiste, un CD faisant partie de toute une collection invitant à revisiter un patrimoine musical donné sur des orchestrations jazzy[6]. En attendant une nouvelle création de la belle, dont Ukeirete son onzième single sorti fin janvier, et surtout un quatrième album intitulé Key, attendu pour le 5 mars, on pourra tempérer son impatience en se reportant aux DVD de concerts, l’occasion de vérifier la proximité qu’elle entretient avec son public, une sincérité et une authenticité sans doute issues de ses débuts comme interprète de rue. Une autre preuve de son statut de valeur sūre de la J-Pop actuelle.
2002 – Tsukitenshin (月天心) | 2004 – Hitoomoi (一青想) | 2005 – & | 2006 – BESTYO
- il n’y aura pour s’en convaincre qu’à regarder quelques uns de ses passages télévisés [↩]
- sous le patronyme de Hitoto Tae, son aînée s’est lancée dans une carrière de comédienne [↩]
- le producteur des Beatles [↩]
- référence directe au titre All You Need Is Love [↩]
- fêtes locales et occasions pour diverses célébrations, les défunts, les enfants, etc… [↩]
- en dehors de Hitoto Yō, des gens comme Otsuka Ai, Fukuyama Masaharu, Takeuchi Mariya ont eu droit aussi à cette relecture [↩]
- 一青窈
- Japon
- www.hitotoyo.ne.jp
