Helter Skelter
Helter Skelter

Il y a peu de différence entre un cri et un rire.

C’est avec ces mots très simples et inquiétants que commence le dernier roman graphique de l’auteur emblématique de Pink. 28ème manga de Okazaki Kyōko et lauréat du prix Tezuka en 2004, Helter Skelter [1] plonge au cœur d’un monde de paillettes et d’illusions.

Lili est la star du Japon des années 90. Mannequin célèbre, elle est jeune, belle, saine de corps et d’esprit : un exemple à suivre qui est adulée par toutes les jeunes filles bien dans leur époque. Tout ceci n’est pourtant que poudre aux yeux puisque derrière ce corps parfait se cachent des secrets inavouables qui pourraient ruiner sa carrière.
Lili a tout sacrifié pour son métier, à commencer par son corps, refait des pieds à la tête et entretenu à coup de pilules miracles et de retouches au bistouri. Lili n’est pas si jeune. Elle n’est pas non plus si saine. Entre les nuits de sommeil trop courtes, les privations de nourriture et les extras médicamenteux, Lili commence sérieusement à décrocher jusqu’à ce que ce soit carrément sa peau qui se décroche.

Ce manga n’est pas seulement l’histoire de la déchéance d’une star, c’est l’histoire de notre société de consommation qui avale les gens comme elle produits des objets. Lili est une geisha du XXe siècle. Elle s’est vendu à une nouvelle maison pour devenir la fille la plus belle et la plus aimée du pays et appelle maman[2] la femme qui l’entretient à la façon dont on nomme la maitresse d’une okiya —­la maison de geisha à laquelle une jeune femme reste attachée même si elle n’y vit plus—­. Lili pousse à l’extrême le jeu des apparences : modèle de beauté et de délicatesse à l’extérieur elle incarne un monde rêvé par la plupart des gens mais dont la santé fait les frais de nos fantasmes ingrats.

On pense alors à toutes les stars du Japon moderne qui passent sur le billard à n’en plus finir, avec en en tête de liste cette chère Ayu dont les yeux vont bientôt lui tomber de la figure. Mais combien d’autres idols se débrident les yeux ? Toutes ou presque ! Combien de jeunes filles normales font de même ? De plus en plus. Dans ce pays où certains gestes de chirurgien sont en passe de devenir aussi courant qu’une extraction de dents de sagesse, les magazines féminins n’en finissent pas de faire la pub des cliniques qui vont vous ouvrir les yeux : vous y entrez le matin moche et ressortez le soir avec des yeux de poissons morts. Les clientes ne manquent pas. Helter Skelter épingle le fantasme du corps occidental, Lili a les formes pulpeuses qui ne collent pas au standard japonais mais correspond à un idéal que les jolies poupées bridées se tuent à atteindre.

Et puis il y a les scandales : le petit ami de Lili. La plupart des jimusho (­agences) interdisent à leurs protégés d’avoir des « aventures », comprenez une vie amoureuse prénuptiale, qui puisse être médiatisée et donc les couper d’une partie de leur public. Pourtant, ce sont des êtres humain et leurs histoire de cœur tout comme leurs vils instincts sont les même que les notres. Récemment, c’était Fujimoto Miki qui en faisait les frais : devant abandonner ses activités au sein des Morning Musume après la publication de clichés « incompatibles » avec son statut d’idol virginale, simples photos d’elle en compagnie de celui qui est devenu par la suite son époux, le owarai (comique) Tomoharu Shōji. Avec le temps cependant, et peut être parce que l’effet de surprise finit toujours par s’émousser, le changement de siècle et la succession récente de scandales bien plus graves[3], permettra sans doute d’assouplir légèrement les mentalités nippones.

En effet, tout fini par changer. Surtout le corps des femmes. Après avoir lu ce livre, mesdames, vous ne serez plus la même. Lili la furie est bien éloigné de nous et pourtant… Qui peut répondre à cette question : Qu’allons-nous devenir quand nous vieillirons ? Pour ma part, toujours philosophe, je me disais que les marques du temps sont des marques de sagesse. Et puis en finissant Helter Skelter, à 27 ans, j’ai acheté ma première crème anti-rides mais j’ai retrouvé le sourire. Drôle de paradoxe !

Vous ne sortirez pas indemnes de la lecture de ce chef d’œuvre, pour le meilleur comme pour le pire.

Pré-publié dans le magazine Feel Young entre 1995 et 1996, il s’agit du dernier ouvrage complet de l’auteur à ce jour. Victime d’un grave accident en mai 1996, Okazaki Kyōko a passé de long jours dans le coma avant d’entamer une longue rééducation qu’elle continue à ce jour.

  1. Helter Skelter est le titre d’une chanson des Beattles et signifie « au hasard » ou « désordonné » []
  2. okaasan en japonais []
  3. l’addiction aux drogues de Sakai Noriko révélée après l’arrestation de son mari, gloire des années 90 et, comme toute bonne idol, figure de l’innocence et de la pureté, tout comme la fuite de Oshio Manabu après l’overdose d’une jeune femme qui était en sa compagnie permettront sans doute de relativiser sur la gravité de tenir quelqu’un par la main []
6 mai 2010 Aucun commentaire
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  • ヘルタースケルター
  • 1995
  • Casterman (2007)