Gips
Gips

Jeune femme renfermée, Kazuko rencontre par hasard Tamaki qui simule un handicap à l’aide d’un faux plâtre à la jambe pour mieux profiter des hommes. Entre les deux va s’instaurer une relation trouble de dominante-dominée.

Gips est le cinquième volet d’un ensemble de six intitulé Love Cinema, dont le plus célèbre demeure l’opus de Miike Takashi, le sulfureux Visitor Q. Centrée sur les rapports amoureux des jeunes filles d’aujourd’hui, cette série tournée en caméra DV permet à différents artistes de donner leur point de vue sur la question. Shiota Akihiko , s’il n’a pas la réputation du trublion Miike[1], est loin d’être un inconnu.

Enseignant depuis 1997 à l’école de cinéma de Tokyo, il a collaboré en tant qu’assistant sur plusieurs projets de Kurosawa Kiyoshi, avant de signer en 1999 Moonlight Whispers qui préfigure fortement Gips. Un véritable détournement de comédie romantique adolescente, où viennent s’inviter les déviances SM et les rapports de domination pour une oeuvre pince-sans-rire particulièrement réussie.

Après l’intéressant Don’t Look Back sur le quotidien d’un petit écolier japonais, il livrera surtout en 2001 ce qui reste son meilleur film à ce jour, Gaichū. Décrivant le parcours chaotique et sans issue d’une adolescente rebelle en rupture de ban, il dépeint sans la moindre concession à un quelconque romantisme le malaise d’une jeunesse en totale perte de repère, offrant à Miyazaki Aoi un rôle en or. Shiota a depuis signé quatre nouveaux films, touchant à tous les styles, appelé en 2007 à diriger un plus gros budget avec Dororo [2]Gips et son allure dogma n’a évidemment ni les mêmes visées ni les mêmes moyens, mais le cinéaste utilise au mieux les capacités du format DV pour créer une esthétique urbaine vaguement déprimante convenant parfaitement au propos développé.

GipsSe passant de tout excès démonstratif, l’évolution des rapports entre Tamaki[3] et Kazuko[4] confine en effet à l’abstraction, mais le dépouillement et l’austérité stylistique n’empêchent nullement d’instaurer un climat de tension soutenue entre deux actrices aussi belles que vachardes, le rôle de dominant-dominé s’inversant au gré de péripéties. Portrait en demi-teinte d’une jeune employée mutique, il prend des allures de confession, essentiellement raconté du point de vue de l’étrange Kazuko, qui découvre le pouvoir illimité de la séduction perverse après l’avoir subi en toute conscience. Elle devient elle-même objet de vénération pour une de ses collègues de travail, l’occasion de nous dévoiler en filigrane le quotidien monochrome et routinier de salary-women parmi tant d’autres. L’échappatoire du jeu érotique n’en devient que plus attractif, ainsi Tamaki au profil social assez flou, semblant ne se donner pour seule règle que la satisfaction immédiate de son plaisir.

S’appuyant sur une vague trame policière, le metteur en scène observe alors tout ce petit monde avec la froideur clinique d’un entomologiste, où deux modernes gorgones profitent de la faiblesse masculine face à ses propres pulsions. Il faut dire que le sexe dit fort en prend pour son grade : pathétiques peines à jouir prêts à tout pour satisfaire leurs fantasmes, ils sont ravalés au rang de pantins dont nos deux tentatrices tirent impitoyablement les ficelles. En regard, la relation entre Tamaki et Kazuko paraît beaucoup plus profonde, mais elle est basée sur la perversité de sentiments triturés à l’envie pour mieux la sublimer en un crescendo fétichiste toujours plus complexe : de la frustration, de la manipulation et de la domination naît le plaisir et l’amour. Un constat pas très optimiste, on s’en serait douté. L’humour (plutôt noir) est bien présent, il vient contrebalancer l’aspect glauque de certaines situations, permettant au réalisateur quelques clins d’oeil bienvenus. Ainsi la propension des deux héroïnes à s’affubler de différents faux bandages et plâtres, pour finir, suite à un accident de voiture provoqué, par devoir en porter de véritables cette fois ! On a parlé à propos de ce film de la parenté avec Bounce Kogals (Harada Masato, 1997) au sujet de la prostitution officieuse touchant de jeunes japonaises désirant se payer facilement ce dont elles rêvent, mais l’ambiance est ici plus intimiste, plus délétère, le traitement assez différent, moins sociétal. On songera plutôt au Crash de David Cronenberg[5]. Même fétichisation du corps médicalisé, même transformation d’un objet de souffrance en objet sexuel, même rigueur narrative aussi.

GipsMais s’il est un univers qui appelle une comparaison évidente, c’est bien celui de l’Art Médical cher au photographe-cinéaste-romancier Romain Slocombe, celui des petites nippones corsetées, tractées, pansées, entre autres joyeusetés post-traumatiques. À la fois profondément centré sur l’objet du fantasme et observant sa propre fascination avec un recul amusé où l’auto-dérision n’est jamais loin, le travail de l’artiste français même habilement premier et second degré.La vision finale de nos deux partenaires sur un pont, l’une harnachée d’une minerve cervicale lui déviant la tête, l’autre immobilisée sur un fauteuil roulant avec le bras en écharpe, pourrait figurer en première page d’un recueil photographique de sieur SlocombeGips utilise en effet les mêmes codes esthétiques, détournant à son profit ce sous-genre officiel du fétichisme très développé dans un archipel toujours enclin à répertorier et classer les différentes déclinaisons d’un même phénomène donné. Obsession, quand tu nous tiens…

Concluant son oeuvre sur une sorte de point d’exclamation, Shiota Akihiko, sous une apparence de légèreté détachée, nous donne à voir les mécanismes de la jalousie et de la passion à l’oeuvre. Une noirceur sous-jacente qui renforce encore si besoin était, le charme délicieux de ce faux petit film très original et maîtrisé, aussi trouble et vénéneux que ses deux étranges amazones tokyoïtes.


  1. ni la pléthorique filmographie []
  2. d’après le manga d’héroic-fantasy de Tezuka Osamu, avec deux stars populaires auprès du public visé, Shibasaki Kō et Tsumabuki Satoshi []
  3. Saeki Hinako, vedette de la série horrifique Eko Eko Azaraku et Rasen la version alternative de Ring 2 []
  4. Ono Machiko, que l’on a vu depuis dans La Forêt De Mogari de Kawase Naomi, grand prix du festival de Cannes 2007 []
  5. d’après le roman de J.G.Ballard []
4 décembre 2007 Aucun commentaire
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  • ギプス
  • Japon 2000.
  • Cracker Pictures.
  • Avec Ono Machiko & Saeki Hinako.