Freddy Lin | Interview du créateur du Festival Formoz
Freddy Lin est un homme occupé : responsable de TRA Music [1], propriétaire de la célèbre live house The Wall à Taipei, il est aussi chanteur et leader du groupe de black metal Chthonic qu’il a fondé la même année que le festival Formoz, en 1995. Il a en outre été consultant pour des concerts en Chine populaire et a même sauvé un groupe de la répression gouvernementale ! Rencontre avec une des figures de proue de la scène indépendante taiwanaise.
SHINE : Beaucoup de demandes, peu d’élus... comment sélectionnez-vous les artistes pour Formoz Festival ?
Freddy Lin : Lorsque nous avons monté le festival, en 1995, tous les groupes étaient les bienvenus. Avec le succès des premières éditions, le nombre de groupes qui se présentaient augmentait et il a donc fallu procéder à une sélection. Cela coïncide avec la première apparition d’un groupe venu de l’étranger (Hong Kong), en 1999. Depuis, il y a trois façons de faire venir des groupes : on écoute les démos qui nous sont envoyées et on fait une sélection ; on invite des groupes rencontrés à travers divers festivals. C’est le cas de Kemuri, par exemple, qu’on a rencontré dans un festival japonais il y a quelques années et avec qui le feeling est tout de suite passé ; et enfin, on est toujours à la recherche de nouveaux groupes, en particulier en ce qui concerne les groupes étrangers. Cela faisait plusieurs années qu’on voulait inviter les Libertines pour que le public taiwanais puisse les découvrir et ça a fini par porter ses fruits, même si le groupe a changé de nom depuis !
Quelles étaient vos attentes lorsque vous avez créé le festival, il y a douze ans ? Se sont-elles réalisées ?
Initialement, le but de Formoz était simple : nous voulions créer une scène indépendante taiwanaise. Les trois premières années, les groupes ne jouaient que des reprises d’albums américains ou européens. Il faut dire qu’ils étaient influencés par la décennie précédente durant laquelle la loi martiale était encore en vigueur et où les groupes n’avaient souvent comme auditeurs que les militaires étasuniens qui étaient basés ici. Je dirais que le but initial était de faire en sorte que les groupes jouent leur propre musique. Depuis, les choses ont évolué dans le bon sens. Les règles toujours plus précises qu’on impose aux artistes voulant se présenter - démos de bonne qualité, élaboration de flyers, site internet, etc. - ont porté leurs fruits : en 2000, moins de 10 % des groupes qui nous contactaient possédaient un site web ou des flyers. Deux ans plus tard, nous avons vu fleurir les flyers dans les live houses !
À propos, quelle est ta définition de « groupe indépendant » ?
Indépendant, ça ne veut évidemment pas dire qu’il faut tout faire tout seul. La plupart des groupes qui nous contactaient il y a quelques années étaient tout simplement incapables de faire leur propre promotion (c’est d’ailleurs ce qui nous a amené à modifier nos règles, comme je viens de le dire). Les groupes indépendants doivent pouvoir penser par eux-mêmes, savoir expliquer leur musique, savoir expliquer ce qu’ils veulent exactement. Il y a encore trop de groupes qui contactent un graphiste pour la pochette de leur album en demandant un « truc cool ». Il faut qu’ils soient capable d’exprimer clairement et de façon sûre ce qu’ils attendent des autres.
Quel était le groupe le plus inattendu que vous ayez reçu cette année ?
Hm... à bien y réfléchir, je pense que le groupe qui m’a le plus surpris est Bhelliom, un groupe de metal singapourien, parce que le metal est très peu représenté en Asie du sud-est. Ce fut donc une bonne surprise !
D’un point de vue international, qu’en est-il de Formoz ? Est-ce que vous prévoyez d’inviter plus de groupes étasuniens ou européens ?
Depuis 1999, Formoz est international dans le sens où des groupes d’autres pays viennent s’y produire. Bien souvent, il s’agit de groupes asiatiques (Hong Kong, Corée du Sud, Singapour, Thaïlande, Indonésie), mais on a déjà reçu des groupes australiens, étasuniens, et même un DJ français l’année dernière ! On essaie de faire venir le plus de groupes étasuniens et européens possible, même si ce n’est pas facile... l’année dernière, il y avait Moby, cette année les Super Furry Animals et Dirty Pretty Things. L’année prochaine... je ne sais pas encore ! Le festival se veut-il politique ? Pas vraiment. Pour ça, nous avons créé en 2000 le festival « Say Yes to Taiwan ». En revanche, le festival Formoz est l’occasion pour nous de supporter l’île taiwanaise à travers sa culture et ses racines. Plutôt une sorte de promotion culturelle, en fait. On pousse les artistes à avoir un message à faire passer, en tant que musiciens, mais surtout en tant que citoyens. L’environnement, la jeunesse, la préservation des traditions et de la culture, ce sont des sujets qui sont abordés par beaucoup de groupes aujourd’hui, et il ne s’agit donc pas forcément de sujets politiques.
Durant le festival, il y avait un stand expliquant les Creative Commons. Que penses-tu de ce mode de diffusion de contenu artistique ?
Je l’encourage à 100 % ! À mon avis, les Creative Commons sont bons pour la promotion des artistes, et permettent à d’autres créatifs de faire de nouvelles choses (musique, films, etc.). Je pense qu’il y a deux problèmes principaux contre lesquels il faut lutter : il y a énormément de groupes qui ne connaissent absolument rien aux droits d’auteur. Inutile de dire qu’ils connaissent encore moins les Creative Commons ! Il faut donc éduquer les artistes sur ce point là ; et les labels de musique ont très souvent peur de ce nouveau mode de diffusion, souvent parce qu’il est mal compris. Il faut absolument que ces maisons de production soient plus ouvertes d’esprit.
Des changements sont-ils prévus pour la prochaine édition du festival ?
Oui, bien sûr. D’abord, on prévoit d’utiliser, en plus de l’espace déjà utilisé cette année, le stade de football qui se trouve à proximité. Ensuite, le festival commencera plus tôt et se terminera plus tard. Il est question de commencer vers 15 heures, mais pas avant, il fait trop chaud ! Enfin, on augmentera le prix des billets pour couvrir les frais qui augmentent tous les ans. Cette année, un pass pour les trois jours coûtait 1500 NT [2]. À titre de comparaison, une entrée pour le concert d’un groupe étasunien à Taiwan coûte près du double !

Tu es interdit de séjour en Chine depuis le concert « Free Tibet » que tu as en partie organisé et auquel les Beastie Boys ont participé, en 2001. La musique est-elle dangereuse en Chine populaire ?
Oui, c’est certain. Le gouvernement chinois craint la musique, comme toutes les autres formes d’expression d’ailleurs. J’ai une petite histoire à vous raconter à ce sujet. En 2004, on a réussi à faire venir Punk God, un groupe chinois dans notre festival « Say Yes to Taiwan ». Ça n’a pas été facile de les faire venir, car le gouvernement chinois ne leur a jamais remis les papiers nécessaires à leur venue à Taiwan. Du coup, ils sont venus les mains dans les poches de Thaïlande, où ils étaient officiellement « touristes ». C’était la première fois qu’un groupe de rock chinois indépendant se produisait sur une scène taiwanaise. Ce groupe est très connu en Chine pour ses chansons cyniques qui critiquent le gouvernement. Lors de leur prestation, ils ont encouragé l’indépendance des Chinois et des Taiwanais. À leur retour en Chine, ils repassaient par la Thaïlande, et ils ont été contacté à ce moment là par leurs familles qui leur ont dit de ne pas rentrer en Chine. La police chinoise avait rendu visite à leurs parents, leurs amis, et ils auraient été emprisonnés s’ils étaient rentrés. Du coup, ils m’ont appelé, je suis allé les voir en Thaïlande et j’ai demandé de l’aide au gouvernement taiwanais. Un an plus tard, ils se sont retrouvés en Suède en tant que réfugiés politiques où ils vivent toujours aujourd’hui...
Et à Taiwan, pas de problèmes politiques liés à la musique ?
Ici, comme en Europe, on peut dénigrer le gouvernement autant qu’on veut, ils n’ont rien à dire ! (rires) Mais pour la plupart des Taiwanais, la politique, c’est un gros mot. Nos grands-parents, nos parents ont vécu sous l’occupation japonaise ou sous la loi martiale... ça n’aide pas vraiment à ouvrir le débat ! Je pense que Taiwan, avec le Japon, sont deux démocraties qui doivent faire face à deux des pires dictatures, la Chine et la Corée du Nord. À charge pour nous de rendre ces deux pays meilleurs.
Pour en revenir à un sujet plus léger, quelles sont tes influences musicales ?
En ce qui concerne mes influences occidentales, je pense à Anthrax, Slayer, Deicide, Cradle of Filth et Dimu Borgir. Côté taiwanais, j’aime beaucoup Cai Zhen Man et Luo Da You. Ça n’a rien à voir avec du metal, il s’agit de vieux groupes de folk !
La musique connaît depuis cinq ans une crise internationale. Penses-tu que le sursaut pourrait venir d’Asie ?
Ça pourrait, en effet. Les exemples ne manquent pas, et pas forcément que dans la musique. Il y a dix ans, il n’y avait par exemple aucun joueur de base-ball asiatique dans les équipes étasuniennes ; aujourd’hui, il est facile de voir des joueurs japonais évoluer dans les équipes nationales étasuniennes. C’est pareil pour les groupes de musique. ChthoniC a déjà sorti un album aux États-Unis, et un autre est en préparation et devrait sortir au mois d’octobre.
Dernière question : qu’est-ce qui te vient à l’esprit si je te dis « France » ?
Hm... Jean Réno ! Et puis... ah ! J’ai des copains qui font leurs études à Paris, ils m’ont dit que le métro sentait très mauvais...
Propos recueillis par Pierre Equoy et publiés dans SHINE#2
, le 1er septembre 2006
