Festival Tout A Fait Thaï
Dans le cadre du festival Tout à fait thaï, automne 2006, la Maison des Cultures du Monde a accueilli en sa demeure la compagnie Joe Louis, marionnettistes venus du Siam pour trois jours de représentations enchanteresses mais également la troupe de théâtre masqué pour une représentation de Khôn. SHINE vous présente ces spectacles singuliers et résolument encrés dans la tradition thaï.
Marionnettes Thaï (หุ่นละครเล็ก)
Le théâtre de marionnettes traditionnel thaï est une forme artistique apparue au début du XXe siècle, dont il ne reste aujourd’hui qu’une unique troupe. C’est au doyen, artiste-magicien, Sakhorn – connu aussi sous le nom de Joe Louis (sobriquet donné par ses intimes au maître de céans « toujours vert » Sakhorn Yangkhiewsod) que revient la responsabilité de maintenir le flambeau d’une pratique jadis populaire et répandue.
Manipuler ces figurines est un exercice de précision à nul autre pareil et nécessite trois personnes par marionnette où, seuls des acteurs aguerris de Khôn (théâtre classique majeur, masqué et dansé) sont à même de comprendre et reproduire les expressions corporelles et gestuelles liées à cette technique fort codifiée et exigeante. Mais comment la magie opère-t-elle ?
Pour nous charmer, deux passages du Ramakien (inspiration thaï du Ramayana) ont été sélectionnés. Au rythme de musiciens répartis de chaque côté de la scène, trois accoucheurs de vie portent à bout de bras un pantin de bois, l’autre versant étant constitué par trois femmes manipulant une Précieuse.
Scène d’ouverture : on découvre Thotsakan, géant démoniaque (ennemi héréditaire du prince Rama) pris à son propre jeu. Lui qui avait ordonné à sa nièce Benjakaï de prendre les traits de Sida, épouse du prince, se laisse envoûter par une illusion et un sortilège quasi parfaits. Suit Hanuman, général de l’armée des singes et fidèle compagnon d’armes du seigneur Rama. Le singe blanc n’est pas dupe de la transformation de Benjakaï mais, esclave des faiblesses communes à tous les hommes, il succombe à la beauté trouble de celle qui a retrouvé son enveloppe charnelle et la capture.
Dans le cœur du public, Hanuman remporte souvent l’unanimité, on guette son apparition, ses prouesses,
ses acrobaties. Tour à tour drôle et audacieux, aussi attendrissant que facétieux, il lui revient le rôle de faire participer l’assistance. Cette fois-ci, il a volé le sac à main d’une proie choisie dans l’assemblée, l’a obligée à monter sur les planches, à l’embrasser sur une joue puis l’autre, sur le front aussi.
« Les demoiselles françaises ne manquent pas d’attraits », cachant derrière une menotte courbée, un léger ricanement grivois…
Chaque personnage ou catégorie de personnages possède des traits de caractère spécifiques et consensuels, leurs manières sont en conséquence. Le public le saisit très vite. Les princesses sont belles, sages et posées, les princes forts et héroïques…
L’art des marionnettistes thaï réside dans la rencontre du talent de trois manipulateurs en symbiose, de la grâce des danseurs de Khôn et de la dextérité d’un mime. Impossible ? Le génie humain depuis toujours a recherché l’essence de la création divine, le pouvoir d’insuffler la vie. Les interprètes de ce théâtre ont réussi cette catalyse magique : doter d’une âme un être sans vie, avec la volonté paradoxale que l’homme ne soit plus que l’ombre d’une marionnette.
A travers le prisme des mots, raconter l’épopée de Rama, décrire les aventures de Hanuman ne reflètent qu’une image biaisée du jeu. Cascade d’effets de miroir, à vouloir se perdre dans cette mise en abîme, on ne saurait retranscrire la sophistication de ces incarnations, les minuscules coiffes finement sculptées, les tenues miniatures brochées d’or, tandis que leurs parents spirituels se confondent dans le noir avec des habits ancestraux couleur encre de chine… Comme pour tout spectacle vivant, y assister est l’ultime manière de le comprendre. S’il vous en est donné l’occasion, franchissez les portes de l’imaginaire.
Khôn, théâtre masqué (โขน)
Le fait historique, le fait politique, le fait social ne constituent pas à eux seuls l’identité d’une nation. L’histoire d’un peuple se compose aussi de ses passions et de ses déchirements, la passion des gens du commun comme celle de ses souverains. Ayuthaya en cendres, le fondateur de la présente dynastie Chakri fit renaître le phénix qu’on appela, en d’autres temps, Royaume du Siam. Sous les ailes protectrices du Garuda, à l’ombre bienveillante des arbres de la Bodhi, les racines de la culture thaï furent replantées. Aujourd’hui encore nous pouvons en goûter les fruits.
La geste de Rama ou Phra Ram, 7e avatar de Vishnu
Le Ramakien, Ramakirti pour les amoureux des origines, est un de ces fruits patinés par le cycle des saisons dont la saveur subtile et pénétrante nous hante encore bien des siècles plus tard.
Chaque peuple est attaché aux symboles, les Thaïs ne font pas exception. Quand la cité d’Ayuthaya s’épanouit à la cour de Louis XIV : pour deux représentations d’exception, la troupe nationale de Khôn (opéra-ballet en costumes en partie masqués, fondement de l’art théâtral du pays) se dévoile au sein de l’Opéra royal de Versailles, faisant écho, il y a 320 ans de cela, aux ambassadeurs siamois, diligents des hommages au roi Soleil.
Sur des sentiers non battus par le Ramayana indien – épisode de la dame flottante Benjakaï transformée en princesse Sida, simulant la mort, se laisse flotter le long du fleuve. En la découvrant, Phra Ram, affligé de douleur, appelle à lui ses légions et part à l’assaut du démoniaque Thotsakan, seul responsable possible. Hanuman s’étonne de ce phénomène : comment le corps de Dame Sida peut-il remonter et non descendre les méandres du fleuve ? Il fut alors décidé de porter à crémation, la supposée défunte. Soudain Benjakaï, affolée par les flammes du bûcher, s’envole dans les cieux sous sa véritable apparence. Ce poème épique est un creuset commun à l’ensemble des contrées d’Asie du Sud-Est. Variations multiples et colorées sur un même thème, la gloire de Rama est louée de la Birmanie à la Thaïlande, en passant par le Laos, devenue le célèbre Reamker khmer, pour atteindre la péninsule malaise, traverser les océans et se perpétuer dans les archipels indonésien et philippin. Sans concertation aucune, les peuples vernaculaires y laissent leur empreinte : chez les Malais, des mérites sont accordés par Allah en lieu et place de Brahma. « Celle qui flotte sur les eaux » est une recension purement thaï.
Scène de bataille : dualité, animalité, anthropomorphisme L’affrontement qui s’ensuit, nous narre un récit maintes fois évoqué, les combats entre le héros vertueux et Thotsakan étant récurrents. On appréciera le classicisme du duel, les poses en balancier (de quel côté penchera la justice ?) – le colosse maléfique portant à bout de bras Phra Ram d’un côté, Phra Lak ou Hanuman, suspendu à l’autre.
A voir les différentes espèces peuplant ce conte, l’humain n’a pas à l’évidence l’apanage de l’exclusivité. Divinités, démons, nâgas (serpents divins) et Garuda (oiseau mythologique, porteur de Vishnu, emblème de la Thaïlande) s’y côtoient. Les singes guerriers dotés de parole se mêlent aux princes. Ce n’est là que le signe universel de diverses facettes de la condition humaine : l’ambivalence manichéenne comme l’animalité en chacun de nous.
Mais dans cette Odyssée, le cœur de ces êtres est manifestement humain. Tels la colère, l’orgueil, la convoitise aussi bien que l’amour, la fidélité ou la gratitude, les aspirations des dits personnages revêtent un éclat propre à la comédie des mortels.
Si le chant et les paroles psalmodiées résonnent à la manière d’une mélopée étrange et indéchiffrable, si l’intrigue semble obscure, en contrepartie nos yeux novices capteront sans discernement particulier le foisonnement des costumes – brocards, soieries, broderies, s’étonneront des masques, traînes et coiffes. Une procession échappée des murs du temple du Bouddha d’émeraude. Un art où la séduction des femmes s’exprime par une ellipse de la main, où la grâce des danseurs se fige pour l’éphémère en des tableaux vivants. Lorsque le plaisir des sens n’a nul besoin de mots pour s’exalter. Contre l’impermanence de la vie nous ne pouvons nous battre, juste voler le temps d’une représentation un instant d’éternité.
Personnages
- Phra Ram : prince héritier du royaume d’Ayodhya (Ayuthaya)
- Phra Lak : son jeune frère
- Nang Sida : sa bien-aimée
- Thotsakan : démon, antagoniste du héros
- Hanuman : bras droit du prince, dirige l’armée des singes
- Nang Benjakaï : nièce du démon
- Choeur : chant, narration et partition instrumentale

Article publié dans SHINE#3
, le 4 janvier 2007
