Festival Formoz 2006

Le dernier week-end de juillet avait lieu le festival de musique indépendante Formoz, à Taipei (Taiwan). 50 000 visiteurs, une centaine de groupes venus des quatre coins du monde, le tout étalé sur trois soirées dans le parc traditionnel de Yuanshan, telle est l’équation d’un festival réussi. Explications.

Le festival Formoz, créé en 1995 par Freddy Lin, chanteur du groupe de heavy metal ChtoniC dans le but de promouvoir la musique indépendante à Taiwan, était à l’origine concentré sur une seule journée, et principalement axé hard rock. Il s’est transformé au fil des ans en un festival s’étalant sur trois jours et proposant à peu près tous les styles de musique, de l’électro minimaliste au punk, en passant par le ska et la pop. Des centaines de groupes de Taiwan bien sûr mais aussi du Japon, de Corée du Sud, de Hong Kong, de Singapour et même des États-Unis ont envoyé leur démo dans l’espoir d’être sélectionnés pour participer au weekend. Au final, une centaine de groupes ont été choisis, avec en plus quelques invités de prestige, comme Super Furry Animals et Dirty Pretty Things arrivant tout droit du Royaume Uni, ou encore Aikawa Nanase, célèbre chanteuse de pop-rock japonaise.

La scène indépendante taiwanaise était bien représentée, avec entre autres le groupe de rock aborigène TotemTizzy Bac ou encore Won Fu. De la musique, etc. Non content de proposer six scènes différentes sur lesquelles jouaient, de 17 heures à minuit, des dizaines de groupes en parallèle, Formoz proposait cette année le Social Action Village, un endroit où des organisations non gouvernementales comme l’Association Taiwanaise pour les Droits de l’Homme pouvaient sensibiliser le public à des causes souvent méconnues de ce dernier, souvent jeune. Le festival battant son plein, on pouvait se renseigner sur les Creative Commons, ces fameuses licences qui permettent à un artiste de diffuser sa musique librement, sans pour autant en perdre la paternité. Un sujet particulièrement intéressant au moment où la France connaît les ravages de la loi DADVSI… Enfin, dans un registre tout autre, on notera une performance de bondage très remarquée. Il y avait donc vraiment de tout à ce festival !

Un festival politique ?

Taiwan connaît depuis des décennies des problèmes politiques : aux yeux d’une grande partie du monde, elle n’est rien ou presque. Considérée par les Nations Unies comme une province renégate de la République Populaire de Chine, Taiwan[1] a été évincée des Nations Unies en 1971 au profit de la Chine de Mao. Depuis, seuls quelques pays reconnaissent Taiwan comme un État indépendant. Même si le festival en lui-même n’a rien de politique, nous assure Freddy Lin, certains groupes ne se gênent pas pour dire ce qu’ils pensent des politiques. C’est le cas de Hei Shou Nakasi par exemple (voir plus loin), mais aussi de ChthoniC, groupe dont Freddy est le leader. Avant et pendant le festival, Freddy a fait de nombreuses allusions, à travers divers entretiens et durant le concert de ChthoniC, aux deux pandas que le gouvernement chinois voulait offrir à Taiwan. Selon lui, il ne s’agissait que de propagande pure et simple. Sur scène, il ne s’est d’ailleurs pas privé de faire un clin d’oeil à ces deux animaux en chantant Creep de Radiohead, chanson dans laquelle on peut entendre « What the hell am I doing here ? I don’t belong here », preuve que le cadeau de la Chine populaire n’était pas forcément des plus attendus.

Et la musique dans tout ça ?

Parmi tous les groupes qui se sont succédés, certains ont été particulièrement appréciés du public. Kemuri, groupe de ska japonais, a certainement été le moment le plus chaud du festival. Les asiatiques ne sont pas forcément les plus expressifs, c’est du moins ce que pense Huw Bonford, guitariste des Super Furry Animals. Pourtant, durant le spectacle de Kemuri, c’était une foule compacte qui exultait au son du saxophone de Kobayashi Ken. Dans un registre complètement différent, ce sont les petites boucles répétitives et carrément old school de YMCK qui ont fait se frétiller les visiteurs les plus curieux. YMCK (pour Yellow Magenta Cyan and blacK), où l’art de reprendre le meilleur des sons de la grande époque des chiptunes de consoles 8 bits et de les mélanger avec une voix fluette (en l’occurrence celle de Midori, la chanteuse), le tout sur fond de vidéos (réalisées par un des membres du groupe) ressemblant à s’y méprendre aux intros des jeux vidéo sortis sur Nintendo et autres Master System dans les années 80. Un régal absolu en live.

Du côté des groupes taiwanais, il y avait là aussi de quoi s’en mettre plein les oreilles. C’est Totem qui a ouvert les festivités, le vendredi soir. Il s’agit d’un groupe de rock aborigène issu de l’est de l’île. La particularité de ce groupe est de chanter certaines de ses chansons en langue A Mei, un dialecte utilisé par certaines tribus aborigènes taiwanaises. Il était suivi peu après par Won Fu, groupe complètement déjanté qui a fait ses débuts il y a presque six ans dans les live houses de Taipei. Malgré leur relative célébrité qui les mènent à faire les pitres sur les plateaux de télévision, les quatre membres n’ont jamais délaissé la scène indépendante et il n’est pas rare de les croiser dans les petits clubs de la capitale taiwanaise, voire dans les marchés de nuit, si populaires à Taiwan… Ce soir là, ils ont enflammé le public du Formoz Festival en arrivant sur scène vêtus de yukata ; même Xiao Min, chanteur et guitariste du groupe, en portait un ! Une autre rareté, à ne manquer sous aucun prétexte, était la prestation de Hei Shou Nakasi. Hei Shou signifie littéralement « les mains noires », autrement dit les travailleurs ; Hei Shou Nakasi est composé d’un noyau de musiciens qui fait intervenir des ouvriers ou des paysans dans leurs chansons. De ce fait, une partie de leurs compositions est chantée en taiwanais, le dialecte le plus populaire ici, tandis que le reste est chanté en chinois mandarin. Le plus amusant durant leur spectacle a sans douté été de les entendre chanter l’Internationale en chinois, dans un pays qui, il y a peu encore, était gouverné par un parti nationaliste !

Tizzy Bac faisait partie de la liste des artistes participant à Formoz Festival. Ce groupe qui a deux albums à son actif possède la particularité de ne pas s’appuyer sur le traditionnel trio basse-guitare-batterie, mais plutôt sur piano-basse-batterie. Sur scène et malgré la présence d’un ensemble classique, le groupe a plutôt brillé par son absence, la chanteuse et pianiste Hui Ting Chen se contentant d’égrener les titres des chansons à suivre, sans réelle conviction, ce qui n’a pas empêché les fans d’apprécier le moment. « On aime le côté relax de leur musique, on sait très bien qu’ils ne vont pas se mettre à sauter sur scène ! », nous a expliqué un amateur juste après le spectacle.

Le dernier jour, Beiqing Tu Taike a illuminé le Wind Stage (la plus importante des six scènes), en faisant tout, sauf de la musique ! Il s’agissait ici plus d’un divertissement que d’un concert, divertissement dirigé par Zhu Tou Pi, surnom derrière lequel se cache un chanteur qui a connu il y a bien longtemps la célébrité, et qui depuis se consacre à diverses affaires, parmi lesquelles son implication dans le mouvement des Creative Commons à Taiwan. Sur scène, la vedette du soir a été la propre fille de Zhu Tou Pi, âgée d’une dizaine d’années et accoutrée d’une paire d’ailes d’anges, qui a entre autres chanté des comptines traditionnelles, soutenue par les spectateurs hilares.

Quant aux grosses pointures venues tout droit d’Europe, elles ont clôturé la première et la dernière des trois journées du festival. Super Furry Animals le vendredi soir, avec ses puissantes expérimentations, entre rock et électro, ainsi que sa distribution de pommes et son chanteur au casque de Power Ranger, et Dirty Pretty Things, alias « The Libertines sans Pete Doherty », qui ont mis un terme à trois excellentes journées de festival. Pas de doute, donc : la scène indépendante asiatique est un véritable bouillon de culture duquel émerge bon nombre de choses très intéressantes…

Rendez-vous l’année prochaine pour la treizième édition du Formoz Festival, qui promet d’être encore plus intense !


  1. République de Chine, de son petit nom []
4 septembre 2006 Aucun commentaire
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