Eli Eli Lema Sabachtani ?
Eli Eli Lema Sabachtani (Aoyama Shinji) Eli Eli Lema Sabachtani (Aoyama Shinji)

« Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » derniers mots du Christ mort sur la croix. En deux mille quinze, un étrange virus appelé syndrome de Lemming, pousse les gens infectés au suicide dans différentes villes du monde. Un duo de musiciens expérimentaux détient peut-être la clef du problème.

Aoyama Shinji avait profondément marqué les cinéphiles avec le gigantesque Eurêka  ((Présenté lors du festival de Cannes 2000 et dont on ne saurait que trop conseiller le livre homonyme paru aux éditions Actes Sud en 2004, le complément idéal des envoûtantes images du grand écran, écrit par Aoyama lui-même.)). La suite de sa filmographie n’a pas vraiment convaincu, mais il a désormais une réputation de cinéaste hors-norme, aussi iconoclaste qu’attachant ; Desert Moon ou La Forêt Sans Nom, sans parvenir à égaler la révélation cannoise, contenaient suffisamment de promesses pour continuer à suivre le metteur en scène nippon. Ce nouveau projet avait de quoi rendre impatient par sa seule distribution. Les retrouvailles du maître avec la petite Miyazaki Aoi devenue grande et belle jeune femme, à laquelle s’associait monsieur cool en personne, Asano Tadanobu[1].

Avec un pitsch aussi barré, on comprend dès les premières images qu’appréhender Eli Eli Lema Sabachtani ? tiendra autant de l’expérience sensorielle que du seul plaisir cinématographique. Arriver à filmer le son, voilà un but qui dépasse vite la moindre scénarisation. Pourtant Aoyama reste un amoureux de la caméra par sa manière toute personnelle de cadrer pour composer des plans volontiers arty, par sa recherche esthétique formelle mêlée à une quête de sens, prétention du cinéma d’auteur que l’homme assume ou détourne non sans malice. L’atmosphère délétère est ici très présente, palpable, parfaitement entretenue ; ce Japon des campagnes et du bord de mer, avec des petites routes traversant des endroits sans la moindre âme qui vive, une estafette blanche serpentant à l’infini dans un paysage désertique rappelant encore Eurêka, une auto-citation de plus. Là, le malaise peut se développer, les héros évoluant dans un univers que le cinéaste aime capter, coupés de tout en dehors d’une radio qui décompte les morts dans le monde entier. Cette posture volontairement hors-contexte dénote le caractère abscons de cette épidémie, mais en renforce le caractère menaçant.

Comme pour Eurêka et la découverte de la mer par le frère délinquant via les yeux et les pensées de sa soeur, la séquence de thérapie musicale où Hana/Aoi, les yeux bandés, est placée au centre d’une batterie d’enceintes installées au milieu d’un champ, puis bombardée des sons distordus des instruments du soliste Mizui/Tadanobu, seul échappatoire à son mal-être dépressif, représente le terme du voyage initiatique. Effet sonore grandiose autant que visuel, Aoyama triturant la pellicule autant que Asano sa guitare, l’histoire culminant avec ceclimax oscillant entre sublime et grandiloquence, émotion et interrogation. Là, Asano s’offre un rôle en roue libre de musicien hors du monde en même temps que dernier espoir de celui-ci, tandis que sa partenaire, tout en noir, est sublimée par des plans à tomber, celui furtif où elle danse sur un parterre de feuilles mortes n’étant pas le moindre.

Eli Eli Lema Sabachtani (Aoyama Shinji)La participation de Okada Mariko (un résumé de l’histoire du cinéma japonais à elle-seule : Nuages FlottantsLe Goût Du SakéEros Plus MassacreTampopoFemmes en Miroir) assure un lien inter-générationnel autant qu’une présence charismatique. On le voit, difficile de juger une oeuvre pareille, son pouvoir de fascination côtoyant un sentiment d’irritation devant la volonté de rallonger systématiquement la durée de certaines scènes, étirées alors jusqu’au vide et l’ennui. Un casting haut de gamme autant qu’une impression sympathique de voir un vrai film de potes, c’est bien, mais reconnaissons que le sujet, férocement hors des sentiers battus, ne justifiait peut-etre pas un long métrage mais qu’un moyen aurait suffit, plus ramassé, plus fort[2]. Si Eli Eli… ne représente pas une déception véritable, il restera une parenthèse intéressante autant qu’étrange dans la filmographie du metteur en scène, une création aussi expérimentale que la musique qui l’accompagne, quelque part entre la beauté pure et la recherche intransigeante.

Bizarrement, un petit film d’horreur signé Tomomatsu Naoyuki en 2001 proposait une intrigue se rapprochant vaguement de Eli Eli Lema Sabachtani : Stacy (Attack Of The Schoolgirl Zombies). Les adolescentes y sont victimes d’un virus étrange, décédant naturellement avant de se réincarner en mort-vivantes. Peu avant leur mort, elles baignent dans un état euphorique et de joie intense. Etat inverse de celui des personnages d’Aoyama, pour un traitement cette fois fidèle aux règles du pur cinéma de genre auprès duquel Aoyama s’était d’ailleurs aguerri à ses débuts. Le lien entre les deux long-métrages est renforcé par la participation en tant que comédien de l’écrivain de science-fiction Tsutsui Yasutaka aux deux projets.

  1. Déjà à l’affiche d’un film plus ancien signé Aoyama : Helpless en 1998 []
  2. Le cinéaste Iwai Shunji l’a souvent prouvé. []
3 décembre 2007 Aucun commentaire
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  • エリ・エリ・レマ・サバクタニ
  • Japon 2005.
  • Avec Miyazaki Aoi, Asano Tadanobu, Okada Mariko, Tsutsui Yasutaka.
  • elieli.jp