Dogora, Ouvrons les Yeux
Dogora, Ouvrons les Yeux ©Warner France

Une symphonie en images, sans la moindre parole. Au hasard des paysages rythmés par la musique du compositeur Étienne Perruchon, nous découvrons le Cambodge subjectif d’un cinéaste fasciné.

On n’attendait pas vraiment Patrice Leconte dans de tels parages. L’homme des trois Bronzés a pourtant une filmographie suffisamment hétéroclite pour prétendre toucher à tous les genres. Dont acte avec ce documentaire musical. Un exercice casse-gueule que d’autres ont plus ou moins (plutôt moins) bien négocié[1].

Dogora, Ouvrons les Yeux ©Warner FranceDevenu accroc du pays du sourire après avoir précédemment craqué pour une symphonie signée Perruchon, il entreprend ce témoignage d’amour en toute liberté. Un joli préambule passablement promotionnel, on en conviendra, toute sincérité mise à part. Il n’empêche : Dogora, Ouvrons Les Yeux en laissera plus d’un dubitatif. Incontestable réussite plastique, le film bénéficie d’une esthétique léchée grandement facilitée par la splendeur terrassante d’un pays baigné d’une lumière unique qui imprimera lontemps la rétine du touriste chanceux, ou par le charme immédiat de gosses qui galopent sur les chemins poussiéreux de la campagne cambogienne. On pourra toujours faire remarquer que l’ambition de Leconte n’était sans doute pas de faire dans le pur réalisme. Plutôt une approche intuitive, subjective, personnelle, plaçant la réalité sociale ou économique au second plan, même si les images parlent pour elles-mêmes. Voir des gamins sur un tas d’ordures n’a rien d’une vision onirique, c’est juste un fait. L’habiller d’une emphase symphonique peut déjà paraître inappropriée.

Dogora, Ouvrons les Yeux ©Warner FrancePassons sur le prétendu caractère déontologique ou non du projet, ce qui dérangera le plus le spectateur lambda, c’est la musique souvent tonitruante, volontiers boursouflée, mais surtout en porte-à-faux complet avec le support visuel. Contraste, pourquoi pas, mais incompatibilité, c’est un peu trop. L’ensemble tourne bientôt à vide, suscitant un ennui poli, avant que l’agacement ne l’emporte devant tant de prétention. Où sont la légèreté, la simplicité caractéristiques de la mentalité khmère ? Pire : quid de l’émotion ? Un comble pour ce qui tient lieu de poème cinématographique quasi autoproclamé, mais parvient tout juste à ressembler à un long clip publicitaire pour œuvres caritatives. Ainsi ces visages d’enfant, forcément magnifiques, pourront toujours interpeller les bobos pérorant sur les visées humanitaire de la chose. Politiquement correct, quand tu nous tiens ! Les autres seront vite tentés de passer leur chemin, déçus par une entreprise s’octroyant avec de gros sabots le label (tout virtuel) du prestige et de la culture. Une manière de renflouer le CV d’un créateur en recherche de reconnaissance[2] ?

À ce lyrisme passablement lourdingue, nous conseillerons à ceux qui veulent découvrir le Cambodge, la beauté discrète des documentaires de Rithy Panh[3], œuvres à la mélancolie profonde basées sur le travail de mémoire et l’histoire plus ou moins récente du Cambodge. Mais c’est une autre histoire.


  1. Luc Besson et son anecdotique Atlantis en 1991, ou la ronflante trilogie Qatsi initiée par Georges Lucas et Francis Ford Coppola dont on a surtout retenu la musique de Philip Glass []
  2.  on se souvient de la lettre de Leconte aux critiques de cinéma et du mini scandale suscité alors, stigmatisant rancunes et incompréhensions de part et d’autre []
  3. cinéaste cambodgien, auteur entre autres de S21, La Machine de Mort Khmer Rouge, des Gens de la Rizière ou plus récemment de l’adaptation du roman de Marguerite Duras Un Barrage Contre le Pacifique []
20 mai 2009 Aucun commentaire
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