Nosaka Akiyuki, le trublion contestataire des années soixante et soixante-dix, le libertaire jouisseur et poète cacherait-il une âme d’enfant ? Pour qui connaît la biographie incroyable de ce miraculé de la deuxième guerre mondiale, la réponse tombera sous le sens. S’il confirme l’évidence, le joli bouquin que voilà dévoile un aspect méconnu de la personnalité de ce surdoué de la plume.
Datant des premières années soixante-dix, les Contes de Guerre nous ramènent au deuxième conflit mondial, par le biais de six nouvelles censées expliquer l’horreur de la guerre aux plus jeunes, mais parfaitement accessibles d’un point de vue plus adulte. Les faits tragiques ne sont ici jamais éludés, les événements sont décrits avec force détail réaliste, ils se colorent simplement de métaphores poétiques, allers et retours incessants de la cruelle réalité à l’imaginaire enfantin.
La Maman Devenue Cerf-Volant, sommet du recueil, est probablement une des plus belles descriptions de l’amour maternel jamais écrites. Une jeune femme protège jusqu’à la mort son enfant sous un déluge de flammes, devenant un corps desséché au rictus figé, puis s’envolant au vent sous les yeux du petit garçon qui l’associe à un cerf-volant, avant d’en devenir un lui-même. Une évocation aussi terrifiante que bouleversante, très proche de La Tombe des Lucioles. Autre conte, La Vieille Louve et la Fillette reste dans une veine similaire ; un vieil animal découvre puis porte sur son dos une petite abandonnée par ses proches à cause de la rougeole qui pourrait contaminer tout le groupe. Une économie de moyens remarquable pour ce chapitre où le bon sens de la louve fait ressortir les contradictions du comportement humain.
Aucun happy-end en vue, pas plus d’ailleurs que dans les quatre autres nouvelles, la guerre sous la plume de Nosaka broie toute illusion de bonheur et de survie, conte pour enfants ou pas, générant au fil de la lecture un sentiment tenace de mélancolie et de désespérance fataliste. Si on ajoute que l’édition française se présente sous un magnifique petit volume cartonné superbement illustré par Olivier Besson, on aura compris l’utilité évidente de l’objet dont la portée pourrait se résumer avec cette phrase extraite de La Maman Devenue Cerf-Volant :
A la différence des grandes personnes, la faim, la grande faim donne une expression, des traits identiques à tous les enfants du monde, de quelque race qu’ils soient, comme comme on a pu le constater récemment chez les réfugiés du Biafra ou du Viêt-nam, il y a quinze ans chez ceux de nos mines du Kyushu, et bientôt vingt-six ans chez les petits orphelins de guerre qui peuplaient les gares de toutes les grandes villes du Japon.
- 昭如野坂
- Japon 1971.
- Seuil (2003).
- Traduit par Jacques Lalloz. Illustrations d'Olivier Besson.
- nosakaakiyuki.com
