Café Lumière | Hou Hsiao-Hsien
De retour d’un séjour à Taïwan, Yoko, jeune journaliste tokyoïte en recherche de documentation sur un compositeur des années 30 nommé Jiang Ewn-Ye, retrouve son ami Hajime, libraire passionné par l’univers du rail, qu’elle accompagne occasionnellement lors de déambulations ferroviaires où celui-ci enregistre les bruits des trains. Lors de la fête japonaise d’Ôbon, Yoko rend ensuite visite à son père et à sa belle-mère, leur annonçant qu’elle est enceinte d’un petit ami taïwanais, mais sans aucun projet d’un quelconque mariage…
Projet commandé à Hou Hsiao-Hsien par la firme japonaise Shōchiku en 2003 pour célébrer le centenaire de la naissance du cinéaste Yasujiro Ozu, découvert tardivement en Occident, Café Lumière est la chronique du quotidien d’une jeune femme émancipée. En filigrane, on perçoit ses doutes par rapport à sa future maternité et des choix sentimentaux pratiquement déterminés.
Sans démonstration excessive, Hou Hsiao-Hsien focalise son regard sur le couple Yoko-Hajime, relation dont l’évolution est le pivot d’une histoire où les événements déterminants se passent hors du champ de la caméra, le cinéaste se passionnant visiblement beaucoup plus pour les réactions qu’ils vont provoquer : il surprend ainsi un regard évocateur de l’un ou de l’une à l’annonce d’une possible séduction par une tierce personne… En parallèle, les retrouvailles de Yoko avec son père divorcé et sa nouvelle épouse sont l’occasion de constater l’évolution des générations, entre tradition passée et dilettantisme personnifié par l’attitude de Yoko vis-à-vis des conventions rigides. Ainsi, pour satisfaire son père, n’hésite-t-elle pas à emprunter du saké et des verres à sa propriétaire, au grand dam de sa belle-mère ne sachant alors comment garder la face devant un tel comportement… D’ailleurs, c’est celle-ci qui pose les questions à la jeune femme concernant son avenir, le père restant quasi-mutique et voué à un rôle dénué de toute autorité réelle. Là encore, le non-dit reste de rigueur.
On le voit, Hou Hsiao-Hsien situe la cellule familiale au centre de son propos, comme son illustre prédécesseur, nous permettant de constater ses bouleversements et, au-delà, ceux qui ont touché la société nippone depuis l’époque de Ozu Yasujiro. Étranger en terre nippone, le cinéaste taïwanais apporte son regard neuf, il joue intelligemment le jeu, filmant le Japon du quotidien, loin des clichés pour touristes. Que ce soit le paysage urbain ou celui plus bucolique de la campagne, rarement images auront eu un tel accent de vérité. Cela ne l’empêche nullement d’utiliser à merveille la photogénie du rail et des voies ferrées, fil rouge qui confère une douce mélancolie aux déambulations de l’héroïne et de son étrange partenaire silencieux. Leur complicité crève l’écran sans qu’il soit besoin de la verbaliser.
Le personnage masculin est joué par le charismatique Asano Tadanobu, figure désormais incontournable du cinéma nippon. A 32 ans, il tourne sans relâche avec le même détachement tranquille lui permettant d’endosser tous les rôles, du tueur allumé d’Ichi The Killer au tonton ultra cool du Goût Du Thé [1]. Hitoto Yô interprète Yoko, premier rôle au cinéma pour cette chanteuse auteur-compositeur de 29 ans, née de père taïwanais et de mère japonaise, qui a vécu jusqu’à 6 ans à Taïwan avant d’habiter au Japon. Sa discographie compte trois albums d’une pop mélodique entre arrangements traditionnels et rythmes plus synthétiques. C’est d’ailleurs un titre de son deuxième disque qui clôt Café Lumière ; Hitoshian, superbe ballade autobiographique mi-chantée mi-parlée, sublime la vision très urbaine d’un enchevêtrement de voies ferrées.
On pouvait craindre un exercice de style stérile, un « à la manière de » sinistre. Surtout que le réalisateur taïwanais, chouchou des festivals internationaux, pratique un cinéma à haut risque pour le spectateur, à savoir des productions facilement hermétiques et parfois ennuyeuses servies par contre dans un écrin flamboyant. Sa filmographie, forte d’une quasi-vingtaine de réalisations, ne fait pas dans la facilité, de La Cité Des Douleurs à Fleurs de Shangaï. Seul Millenium Mambo en 2001 marque une tendance plus commerciale, consacrant l’actrice Shu Qi nouvelle icône du désir masculin. Si la marque de Ozu est vaguement présente avec la référence aux fameux cadrages au ras du tatami et une manière de filmer sans jamais brusquer la narration, cela reste au second plan.
C’est bien plutôt une sensibilité commune vis-à-vis de la société qui peut rapprocher les deux artistes à des années de distance. En délaissant un temps les projets plus lourds tels les Fleurs De Shangaï, HHH gagne une fraîcheur de ton où l’improvisation occupe une place non négligeable, pour le coup tout différent du cinéma de son modèle issu des grands studios nippons d’alors. On sait d’ailleurs que certaines séquences ont été volées dans le réseau du métro tokyoïte, faute d’autorisation de l’administration locale des chemins de fer, ultra rigoureuse à l’image du milieu cinématographique japonais où rien n’est laissé au hasard, beaucoup plus hiérarchisé que son homologue Taïwanais.
Balade contemplative doublée d’un subtil portrait de femme, Café Lumière est encore une vision aiguisée des rapports humains observée avec un détachement pudique et une belle dose d’humanité. Longtemps après le mot fin restent en mémoire ces belles images nées pourtant de la banalité du quotidien que magnifie la caméra inspirée de Hou Hsiao-Hsien, supports d’une histoire finalement aussi séduisante que ses deux interprètes principaux.
Chronique publiée dans SHINE#2
, le septembre 2006
Edition double DVD zone 2
Cette édition française se présente dans un classique mais élégant boîtier blanc illustré d’images du film, s’ouvrant sur les deux disques, dont 160 minutes de bonus annoncés. Le documentaire d’une heure est une longue interview du maître taïwanais, son rapport à Ozu (nombreux extraits des films du cinéaste disparu) et au cinéma japonais en général, sa méthode de travail très personnelle étayée par un proche collaborateur, la genèse de Café Lumière, bref une passionnante présentation du film bien au-delà du remplissage publicitaire habituel. Les deux entretiens avec Hitoto Yô et Asano Tadanobu viennent compléter cette impression d’homogénéité par rapport au projet initial. Le point noir concerne les entretiens avec Alain Bergala, très instructifs au fil des scènes analysées, mais bizarrement coupés avant la fin de la démonstration : un manque de professionnalisme étonnant pour une si grosse maison d’édition et une marque de mépris pour le cinéphile. Les éditeurs pensent-ils donc que personne ne va au bout des suppléments offerts ? Heureusement, le bonus principal, qui justifierait à lui seul l’achat de ce produit, se trouve dans une longue scène coupée de 30 minutes, contant le périple final du couple vedette en Hokkaidô, alternative ne trahissant nullement le montage choisi par HHH (…après pas mal de remaniements semble-t-il !) Un magnifique voyage qui nous donne des séquences émouvantes ou cocasses parfaitement dans le ton des chapitres précédents, dévoilant très pudiquement une part de la relation entre Hajime et Yoko. Manière idéale pour prolonger cette lumineuse balade nippone.
Notes
[1] Cha No Aji, 2004
