Bokor, les fantômes du passé

Il est des lieux incontournables pour le voyageur avide de découverte. Ainsi en est-il aussi pour le Cambodge, qui, en dehors de la magnificence des temples d’Angkor ou de l’anarchie urbaine de Phnom Penh, offre au touriste quelques possibilités d’évasion en dehors des sempiternels circuits estampillés « Tours Opérateurs ». Sans doute pas pour très longtemps encore ...


Le Bokor [1] fait partie de ces lieux à l’atmosphère unique. Station climatique construite lors de la colonisation française à partir de 1921 [2], elle deviendra vite un lieu de villégiature prisé par les élites de l’époque. Culminant à plus de mille mètres, le site offre en effet une impressionnante vue panoramique sur le Golfe de Siam, et si l’accès n’en a jamais été facile (il faut grimper une route qui serpente à travers une jungle luxuriante), l’arrivée sur les hauteurs a dû sûrement ressembler à une accession au paradis pour les quelques privilégiés découvrant de somptueuses constructions de pur style colonial. Ainsi le légendaire Bokor Palace Hôtel, inauguré en 1925 et symbole des années de prospérité, ou encore la résidence locale du roi Sihanouk entre autres bâtisses remarquables. Mais tôt ou tard, les tourments de la guerre devaient bouleverser la relative quiétude préservée de l’endroit. D’abord abandonné par les français à la fin des années quarante lors de la première guerre d’Indochine, le plateau sera définitivement fermé en 1972 suite à l’avancée des troupes Khmers Rouges dans cette partie du pays. Quand les voisins vietnamiens envahissent le Kampuchea Démocratique [3], une partie des soldats de Pol Pot se retranche sur le Bokor, le transformant en bastion stratégique d’où ils organisent une résistance perdurant tant bien que mal jusqu’aux années quatre-vingt dix [4]. Après les violents combats et leur corollaire de déforestation intensive opérée par les gouvernementaux, la réouverture du secteur au public [5] permettait de constater les dégâts ; le paysage idyllique s’était mué en un espace désolé et fantomatique, le microclimat souvent frais et brumeux aidant. Étrangeté et fascination qui ont alors forgé une réputation de zone maudite prompte à enflammer l’imagination des aventuriers en herbe, la piste seulement réservée aux véhicules 4X4 ou aux motards chevronnés éloignant un peu plus le Bokor du tourisme lambda. De fait, avec son vieux palace démembré présentant sa façade sinistre aux quatre vents, son église à la structure intacte, son casino et ses villas désossés, le tableau s’avère aussi sinistre [6] que superbement photogénique. On a beaucoup comparé l’ancien hôtel avec le mémorable Overlook Hotel du Shining de Stanley Kubrick. À juste titre, tant la déambulation dans les méandres des ruines, entre escaliers défoncés et terrasse envahie petit à petit par la verdure, peut facilement provoquer quelques palpitations angoissées aux plus émotifs. Surtout si l’on songe que ce ne sont pas ici les hypothétiques spectres d’un antique cimetière indien qui hantent les murs, mais le souvenir nettement plus réel des terrifiantes exactions Khmères Rouges. Car en dépit de travaux gigantesques pour réaménager toute la montagne [7], il est toujours possible de visiter cette terre encore quasiment vierge de toute présence humaine [8]. Si vous séjournez dans la ville la plus proche, à Kampot [9], vous pourrez demander à la plupart des guest houses locales. Elles fonctionnent en réseau, et moyennant quarante-cinq ou cinquante dollars, elles vous organiseront le périple complet. Transport en pick-up entouré d’autres occidentaux, un maximum de dix par véhicule, et c’est parti pour le show ! Route chaotique assurée, panne de 4X4 possible en pleine montée, visite guidée (peu ou prou) des vestiges du Bokor, repas frugal sur place, visites de superbes cascades proches, puis descente tout aussi remuante avant de faire un petit trajet en barque à moteur pour regagner la douceur de vivre de l’apaisante petite cité de Kampot. À moins que vous n’ayez pris l’option payante de dormir chez les gardes forestiers dans un confort spartiate mais avec l’opportunité de retourner frissonner dans le palace, mais cette fois à la tombée du jour [10] ! En tous cas, le trajet clefs en main représente une manne financière pour les autochtones, d’où la permissivité des autorités à permettre aux seuls étrangers accompagnés de franchir le col encombré de tracteurs et autres bulldozers. L’expérience est de toutes façons suffisamment forte pour laisser passer l’occasion. Bien sûr, n’oubliez pas votre appareil photo, mais surtout dépêchez-vous ! Kampot

Michel Boléchala, le 21 octobre 2009

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