Beyond The Years | Im Kwon-Taek
De retour dans la province de Jeolla (Chôlla), Dong-Ho, joueur de tambour puk qui accompagne les chanteurs de pansori, est à la recherche de sa demi-soeur aveugle Song-Hwa qui excelle dans ce chant traditionnel. Les souvenirs et les retours au passé éclaireront la nature de leurs rapports et leur destinées respectives.
A soixante et onze ans, Im Kwon-taek est depuis longtemps intronisé emblème national du cinéma coréen, honneur du à la reconnaissance internationale dont il bénéficie depuis les années quatre-vingt via différents festivals à travers le monde. La Chanteuse De Pansori [1] gros succès public et critique dans son pays, fera découvrir cet art typique de la péninsule aux occidentaux et récoltera de nombreux prix, tandis que Le Chant De La Fidèle Chunyang, utilisant à nouveau le pansori, est présenté à Cannes en 2000. Son oeuvre la plus connue en France reste Ivre De Femmes Et De Peinture [2], qui permet au grand public de se familiariser avec la stature kitanienne de l’acteur Choi Min-Shik.
Beyond The Years représente un double événement : outre qu’il s’avère le centième film du metteur en scène, il est justement la suite de La Chanteuse De Pansori. Un caractère prestigieux qui n’a pas échappé aux organisateurs de La Mostra [3] début septembre 2007, puisqu’il y était programmé hors-compétition. Ceux du festival asiatique du film de Deauville [4] l’ont carrément choisi pour la soirée d’ouverture dans le cadre d’un hommage courant sur toute la manifestation.
Souhaitons-lui une carrière occidentale plus souriante que son gigantesque flop coréen, moins de 150 000 spectateurs là où Seopeyonje avait dépassé le million quatorze ans plus tôt.
Il faut préciser que le paysage artistique local a suivi l’évolution de la société. En quatre-vingt treize, professionnels et public voyaient l’arrivée de toute production étrangère du mauvais oeil, inquiets pour la survie de leur industrie cinématographique. En mettant au premier plan un art spécifique comme le pansori, le long-métrage de Im Kwon-Taek arrivait au bon moment, ses qualités intrinsèques faisant le reste pour assurer son triomphe et le pérenniser au panthéon de la culture péninsulaire, nouvel étendard incontournable d’une fierté nationale ne demandant qu’à s’exprimer. Aujourd’hui, outre que le système de distribution s’est transformé en une diffusion privilégiant les répercussions financières immédiates, de quoi empêcher un projet moins commercial de s’installer sur la durée, il s’oriente de plus en plus vers un cinéma de divertissement visant un public jeune, celui qui consomme et fréquente majoritairement les salles obscures. Apparaissent alors des blockbusters plus ou moins formatés, cinéma pop-corn reprenant les recettes qui marchent si bien à Hollywood, dont les propres produits sont bien évidemment omniprésents au box-office. Le problème est qu’il ne sort pas chaque semaine une réussite aussi éclatante qu’intelligente du type The Host, et que pour un seul Le Vieux Jardin, combien de 200 Pounds Beauty ou de Who Slept With Her ? et autres sucreries interchangeables ? Après un tel constat, on comprendra aisément que l’univers de Im Kwon-Taek ne soit plus trop en adéquation avec un auditoire qui se fiche comme d’une guigne du pansori, et ne comprend rien aux références érudites qui défilent à l’écran, sans parler d’une histoire déprimante au possible et de protagonistes aux motivations floues. Pas vraiment de quoi s’éclater, certes.

Et pourtant, Beyond The Years est tout sauf le rejeton poussiéreux d’un créateur officiel moribond. Suite de La Chanteuse De Pansori, donc, qui reprend l’intrigue où elle s’arrêtait dans le précédent long-métrage. Filiation d’autant plus directe que le titre original Chônnyônhak [5] n’est autre que celui du thème principal de Seopyeonje.
Ce qui frappe toujours chez le cinéaste et particulièrement ici, c’est sa propension à filmer la splendeur de la nature en des plans à couper le souffle, partie intégrante d’une histoire comme ils l’étaient dans Ivre De Femmes Et De Peinture, de façon moins directe cependant. Inutile de chercher dans ces images d’arbres en fleurs, de panoramiques champêtres, une joliesse de carte postale : si le décor est souvent flamboyant, il accompagne un récit d’autant plus mélancolique. Le rythme des saisons, l’écoulement du temps, participent à la recherche de toute une vie, celle de Dong-Ho pour son amour de toujours. Une quête qui rencontre quelquefois son objet, pour mieux le perdre à nouveau, deux destinées comme parallèles que nos deux amants assument tant bien que mal au hasard de leurs errements respectifs, figures archétypales d’un mélodrame où interviennent d’envoûtants passages chantés. La réalisation alterne les réminiscences du passé et le temps présent, remontant aux origines de la passion pour mieux la confronter aux aléas successifs générateurs d’états d’âme déchirants. Im prend le temps de filmer, pose sa caméra pour mieux magnifier ces instants où la nostalgie à fleur de peau émane de la voix de Song-Hwa. Si celle-ci garde une consistance de personnage de chair et de sang, elle représente malgré tout un idéal de pureté, une icône inaltérable pour Dong-Ho, anti-héros soumis aux tentations du quotidien et aux erreurs qui en découlent, semblant touché par la grâce seulement lorsqu’il rencontre sa bien-aimée. D’ailleurs leur relation semble ne pouvoir se sublimer qu’à travers la pratique du pansori que la femme porte toujours et partout en elle là où le héros arrive seulement à composer avec.
Lui, c’est le comédien Jo Jae-Hyun, fidèle des premiers Kim Ki-Duk pour qui il campa un inoubliable Bad Guy, qui a fait des pieds et des mains pour tourner avec Im.
Le résultat se voit à l’écran, il compose un homme blessé avec une belle retenue, cependant que Oh Jeong-Hae retrouve son rôle de La Chanteuse De Pansori avec une prestance intacte.
Notre réseau art et essai [6] permettra sans doute à Beyond The Years de pouvoir bénéficier en France d’une exploitation plus conséquente. Il le mérite, au-delà de son étiquette de film de festival un peu trop évidente. Im, cinéaste de référence dont la capacité à illustrer les projets les plus variés n’est plus à démontrer, signe là un sujet ambitieux dont le début de carrière a hélas confirmé son aspect financièrement risqué. Il n’en demeure pas moins un grand film formellement époustouflant exacerbant les sentiments avec une élégance et une pudeur de tous les instants.
Et, peut-être, l’hommage élégiaque d’un vieux créateur toujours inspiré pour une forme artistique ancestrale au charme aussi envoûtant que les vocalises de son héroïne. Bien loin, pour le coup, des contingences du box-office.
, le 4 décembre 2007
