Kitano Takeshi
Depuis la petite enfance, Kuramochi Machisu ne vit que pour la peinture. Hélas la volonté seule ne saurait suffire pour devenir un génie. Après des débuts plutôt prometteurs, le parcours de l’artiste en herbe va s’avérer quelque peu chaotique.
Kitano Takeshi cinéaste du nombrilisme ? On peut toujours se poser la question avec ce long métrage qui semble clore une trilogie entamée avec Takeshis’ et poursuivie par Kantoku Banzai !, deux opus extrêmement décevants de la part d’un réalisateur de cette trempe. Beaucoup de ses premiers admirateurs l’ont déjà abandonné en cours de route ; ceux-là ne prendront même pas la peine d’aller voir le troisième essai traitant de la crise de créativité. Échaudés par deux œuvres aussi déroutantes, auraient-ils franchement tort ?
Désormais consacré à travers le monde comme un metteur en scène majeur [1], Kitano a certainement mal digéré les récentes et unanimes critiques négatives dont il était la cible. Peut-être ne peut-on courir à la fois les récompenses et se donner à fond dans son travail... Toujours est-il qu’avec Achilles et la Tortue [2], l’auteur renonce enfin à une narration complètement déstructurée pour revenir à quelque chose de plus linéaire. Trois parties chronologiques vont alors se succéder, de l’enfance de Machisu à la maturité, en passant par les débuts de l’âge adulte. Une sorte de biographie douce-amère, comédie dramatique au sens littéral qui observe avec ironie mais bienveillance ce drôle de type qui se consacre exclusivement à un art qui pourtant le rejette.
Le segment initial, plutôt conventionnel, ressemble à un drama de bonne facture, bien filmé dans une chromatique sépia mais sans véritable ampleur.
Là, le père du héros est un riche mécène qui se laisse arnaquer par ses conseillers lui refilant des croûtes sans valeur au prix fort, après avoir persuadé l’acheteur crédule de leur qualité artistique.
Pas étonnant que le gosse taciturne s’improvise à son tour maître es-pinceaux, il fait de toutes façons ce qui lui plaît vu que papa est l’homme le plus puissant du coin. Tout changera après le suicide de ce dernier suite à la banqueroute de son entreprise.
Pour Machisu commence la confrontation avec la vraie vie, le début d’un malentendu incurable entre l’homme et sa passion.
Devenu un jeune employé pas très loquace et obnubilé par ses toiles [3], il s’intègre malgré tout à un groupe de trublions pour des happenings et autres expériences créatrices, pas forcément lumineuses. Le miracle étant qu’il trouve quand même le temps de se marier avec une charmante secrétaire [4] et de faire un enfant.
Ce deuxième chapitre et le dernier seront beaucoup plus marqués par la patte « kitanesque » que le premier, sans pour autant nous faire éprouver le délice des heures fastes du maître. Plans fixes contemplatifs, clins d’œil à usage interne, touches d’humour incongru : si le style est présent, la tête est ailleurs. Bizarrement, les deux derniers tiers du film, s’ils appartiennent incontestablement à l’univers décalé du Beat, sont nettement moins réussis que les scènes du début au traitement plus impersonnel.
Ainsi les agissements de cette bande de jeunes étudiants paumés n’arrivent jamais à toucher. Ce n’est pas pour rien si l’un d’entre eux meurt accidentellement et un autre se jette d’une passerelle : la gaudriole est plus triste que souriante. La démonstration tourne à vide, le subtil mélange de tonalités antagonistes qui faisait le sel et l’originalité d’un Sonatine ne fonctionne plus, seule l’amertume surnage tout au long d’une histoire hantée par l’idée du suicide, mais très loin du potentiel lyrique qu’Hana-Bi possédait, on l’aura compris. Kitano n’est peut-être pas au mieux, mais surtout il ne parvient pas à créer du neuf avec ce fond dépressif et y puiser une inspiration salutaire.
La suite sera du même tonneau ; Kitano interprète lui-même un Machisu vieillissant, formant avec sa compagne un sympathique couple d’allumés n’hésitant pas à dépasser les limites de la légalité au nom de la création pure, sous le regard dépité de leur fille devenue prostituée faute d’une véritable présence parentale. La charge est parfois gentille, parfois caustique, mais là-encore pas vraiment réussie, l’enchaînement de scénettes discontinues évoquant le sinistre Kantoku Banzai !. Il serait vain de vouloir comparer une fois de plus tout cela avec la glorieuse filmographie passée, mais les réminiscences d’un procédé déjà à l’œuvre dans L’Été de Kikujiro laisseront aujourd’hui perplexe plus d’un spectateur. Que dire du caméo du vieux copain Terajima Susumu [5] parmi une distribution voyant défiler toute la bande habituelle de seconds couteaux ? Elle intervient dans un instantané audacieux et particulièrement glauque mais pas vraiment exploité [6].
Le happy end final après une tentative ratée du personnage d’en finir avec ses jours [7] mettra un peu de baume au cœur pour les tenants d’un optimisme à tous crins. Les autres regarderont défiler le générique en se demandant si cette énième variation égocentrique ne symbolise pas la schizophrénie de moins en moins acceptée entre Beat Takeshi l’amuseur public du petit écran nippon, et monsieur Kitano, le metteur en scène couvert d’honneurs [8].
L’aspect purement formel de cette nouvelle fable baignée d’une musique toute hisaishienne [9] est certes plus « acceptable » que ce qui a précédé dans un passé immédiat, mais le fond du problème n’a visiblement pas encore trouvé de solution, s’il y en a une.

Michel Boléchala, le 29 juillet 2009
La sortie française en salles de Achilles et la Tortue, initialement prévue pour le 16 septembre, a d’abord été significativement repoussée à une date indéterminée, avant d’être finalement fixée au 10 mars 2010. Les talents de peintre du cinéaste seront pour l’occasion célébrés à la fondation Cartier à Paris ce même mois.
Mon très cher Michel Boléchala,
Un an et demi après vous avoir adressé une réponse à votre critique de mon premier ouvrage, je suis revenu, par curiosité, faire un tour sur votre site toujours très pertinent, pointu et rigoureux. Et là, quelle ne fut pas ma surprise de voir que, pendant tout ce temps, j’avais, sans le soupçonner, continué à être au cœur de vos préoccupations (puisque mon nom apparaît dans votre « éditorial » et diverses notes). Mais que vous arrive-t-il, mon brave ? Votre vie doit être bien ennuyeuse, si vous n’avez, pour l’occuper, que ces velléités fielleuses à l’endroit d’un minable petit universitaire de province ! Vous savez lire, de toute évidence ; peut-être même en silence, sans remuer les lèvres ; mais je doute que vous compreniez tout à fait ce que vous lisez. Ainsi aurais-je pu, en avril 2008, revenir en détail sur vos notes de lecture boiteuses. À titre d’exemple, je n’ai jamais glosé sur l’accident de moto prétendument suicidaire de Kitano, mais ai précisément signalé que maints critiques y voyaient un lien avec l’échec de « Getting Any ? » tandis que, pour ma part, je préférais me concentrer sur le film. Cependant, alors même que je m’en tenais, à l’époque, à une réponse succincte, il semble bien que cela ait suffi à vous ulcérer. Calmez-vous donc, mon cher ! Passez et pensez à autre chose, cela vous fera le plus grand bien. De toute façon – et je fais ici référence à votre recension de « La Vie en gris et rose » de Kitano –, vous voyez bien que rien n’y fait et que je suis toujours drapé dans ma suffisance ! (Et non dans mon « autosuffisance » ; ouvrez donc un dictionnaire ! C’est là, non pas une « coquille » – dont Ernst Jünger disait qu’elle donnait aussi un peu de valeur à un livre –, mais ce que Proust appelait un « cuir » ; à ce propos, veuillez m’excuser de ne pas avoir les mêmes références que les vôtres, c’est-à-dire ces produits de consommation courante que vous chérissez tant et dont Eiji Ôtsuka a dit : « Quand un pays veut ériger sa sous-culture en culture nationale, ça en dit long sur son marasme »). Inénarrablement vôtre,
Benjamin THOMAS.

[1] Achilles Et La Tortue a d’ailleurs été présenté à la Mostra de Venise en septembre 2008
[2] référence au paradoxe mathématique formulé par Zénon d’Élée, une logique expliquée dans le prologue animé du film
[3] c’est le fidèle Yanagi Yūrei qui prête ses traits impassibles à Machisu adulte, habitué des shows télévisés du Beat avant de devenir l’acteur principal de Jugatsu
[4] qui se révélera une partenaire des plus compréhensives par la suite
[5] acteur fétiche de Kitano
[6] on rapprochera justement cette séquence d’une autre scène de L’Été de Kikujiro, lorsque Kikujiro dérouille le vieux pervers dans les toilettes après que celui-ci ait tenté de violer le petit Masao
[7] occasionnant enfin un moment loufoque et drôle lors de la sortie de l’hôpital
[8] nous n’attendrons peut-être pas l’avis de l’inénarrable universitaire spécialiste de la question Benjamin Thomas pour en décider !
[9] signée de la compositrice Kajiura Yuki
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