Tengo et Aomamé, deux êtres que le destin semblait prendre plaisir à éloigner, sont maintenant proches de retrouvailles maintes fois espérées. Mais ils devront compter avec de nombreuses embûches, dans un monde où règnent désormais deux lunes et où l’adversité personnifiée par le détective Ushikawa prend souvent des chemins détournés pour arriver à ses fins.
Suite et fin très attendue des deux premiers 1Q84, ce troisième volume commence sans préambule et enchaîne les événements relatés précédemment. Le lecteur impatient se plongera avec délectation dans cet ultime tome, ne serait-ce que pour vérifier si les espoirs mis dans cette saga étaient bien justifiés. Murakami Haruki, grand absent du dernier Salon du livre, s’y entend décidement à merveille pour susciter l’attente et générer la frustration.
L’adjonction d’une nouvelle voix, celle de Ushikawa l’enquêteur solitaire et retors au physique ingrat, permet de relancer un intérêt qui risquait de tourner à la redite. Ce personnage apporte un éclairage extérieur aux péripéties vécues par le duo Aomamé/Tengo, sorte de témoin partie prenante dans un jeu de piste qui le conduira à partager les visions du couple vedette.
Car Murakami, tout en continuant à faire partager son amour pour la littérature[1], guide ses héros dans un écheveau complexe qui se clarifie au fur et à mesure des chapitres, laissant dans l’ombre certaines questions pour en amener de nouvelles tout aussi pertinentes. Ainsi la place du père de Tengo, ancien collecteur de la chaîne nationale NHK, désormais au seuil de la mort, prend une importance dans le déroulement de l’histoire, tout comme celle des infirmières qui le veillent. Les paragraphes se déroulant dans la clinique en bordure de la mer sont d’ailleurs parmi les plus brillants : une atmosphère entre apaisement et mélancolie au pouvoir d’évocation étonnant. Nous retrouvons l’observation distanciée des lieux et des personnes avec une économie de moyens qui tient du grand art, dans la grande tradition des lettres nippones.
S’interrogeant sur les notions de réalité et de temps qui passe, inventions purement humaines pour tenter de codifier et comprendre leur environnement, Murakami joue avec les concepts , les ajoutant à une structure romanesque parfaitement maîtrisée sans avoir l’air d’y toucher. De nombreuses digressions et réflexions des protagonistes viennent en effet se greffer au déroulement des faits, étayant ou amenuisant la portée de ce qui précède. D’ailleurs, on croit deviner que ce qui intéresse le plus le romancier n’est peut-être pas l’intrigue centrale, somme toute conventionnelle pour qui est familier des ouvrages traitant de paradoxe temporel ou de dimensions parallèles, mais tous les à-côtés de celle-ci. Pour preuve la conclusion somme toute attendue et sans surprise qui utilise à son compte le gimmick du passage interdimensionnel, largement décrit par d’autres. Que dire aussi des amours contrariées des deux tourtereaux se retrouvant in fine, fonds de commerce qui a permis à son auteur de s’adjoindre un important lectorat féminin, mais qui ne parvient pas à renouveler ses propres codes ? La férocité de certaines scènes contrebalance heureusement ce côté fleur bleue et politiquement correct, paradoxe d’un artiste tranquille qui s’y entend pourtant comme pas deux pour décrire une violence brute et dérangeante.
Avec un Livre 3 dans la droite lignée de ses prédécesseurs sur la forme comme sur le fond, 1Q84 s’avère finalement comme un faux roman de genre ambitieux et inégal, sans doute pas la grande œuvre annoncée par les médias, mais une trilogie cohérente et extrêmement agréable à suivre. Le mot fin apparaît comme un vague regret, celui de quitter un monde improbable peuplé de ridicules petites créatures[2], mais un monde vivant et crédible. Miracle renouvelé d’une écriture inspirée, à la fois bienveillante et lucide, pour une observation tantôt amusée tantôt inquiete des vaines agitations humaines.
En d’autres termes, Murakami Haruki réussit une fois de plus à nous faire avaler la (les) lune(s) !
