La destinée de Aomamé et Tengo, deux célibataires trentenaires aux marges de la société, confrontés à une transformation radicale de leur environnement, tandis que la montée en puissance d’une secte va de pair avec le triomphe d’un bestseller rédigé par une mystérieuse adolescente…
Livre événement au Japon avec plus de quatre millions d’exemplaires vendus[1], 1Q84 a débarqué chez nous avec une flatteuse réputation, renforcée par le statut de son auteur désormais nobélisable. Avec ce nouvel opus[2], Murakami Haruki continue donc de creuser son sillon en parfaite homogénéité avec un univers qu’il a patiemment mis en place au fil d’une bibliographie déjà conséquente, alternant les grandes réussites et quelques déceptions.
Pour le lecteur familier des incartades fantastico-existentielles du bonhomme, nulle surprise à la découverte des premières pages du Livre 1. Deux êtres solitaires poursuivent leur existence parallèle sans se douter que le fil qui les relie depuis l’enfance va se nouer toujours plus, tandis que le surnaturel s’invite dans un quotidien apparemment inébranlable jusque-là . Dis comme ça, on s’attendra alors à une énième resucée des amourettes contrariées d’une Ballade de l’Impossible. C’est à la fois vrai et faux. Car si les thèmes récurrents du romancier ont encore leur place, le tableau attendu se pare d’autres éléments foncièrement perturbants. Il faut dire que pour la première fois, Murakami s’essaye avec brio au roman de genre, en l’occurrence un thriller fantastique qui se doublerait de quête initiatique sur fond de romantisme amer. La chronologie des chapitres renvoie systématiquement aux deux principaux personnages masculin et féminin, bien qu’un (une) troisième occupe également une grande part du sujet.
Avec Aomamé, l’écrivain tient un personnage de flingueuse névrosée particulièrement réussie, une parfaite figure romanesque peu sympathique mais riche de contradictions, particularité que semble ignorer son homologue Tengo, nettement plus pacifique et bonhomme, mais quelque peu falot.
C’est cependant avec ce dernier que se dévoilent les attentes du romancier. Il devient de ligne en ligne un alter-ego de l’auteur, acquérant une complexité insoupçonnée. Avant que le gentil nègre littéraire du début ne livre une poignante confession en épilogue du second tome, il passe par toute une gamme de questionnements occasionnés par le chamboulement de ses petites habitudes. Représentatif d’un certain état de la masculinité contemporaine incapable de prendre des décisions et rejetant « l’aventure », supposée anxiogène, de l’engagement quel qu’il soit, Tengo symbolise de fait le comportement emblématique d’une génération née après la seconde guerre mondiale. Totalement en opposition à celle de leurs aînés : ceux-là se contentaient de peu pour devoir assurer le quotidien si ce n’est l’avenir de leurs proches, tel le père au travail peu valorisant de collecteur de redevance pour la NHK, agissant avec un zèle inimaginable pour n’importe quel employé d’aujourd’hui. Le héros, à l’instar de son créateur[3], s’interroge sur la légitimité du succès et subit les affres de l’inspiration contrariée. Le procédé du livre dans le livre relève du même registre, La Chrysalide de l’Air permettant à Murakami d’égratigner joyeusement les pratiques d’un milieu littéraire qu’il connaît fort bien. La mise en abîme devient vertigineuse lorsque Tengo finit par entrevoir les interactions potentielles entre la fiction et la réalité d’un monde qu’il croyait immuable, voire de douter de sa propre existence comme le faisait jadis le protagoniste vieillissant de la tétralogie de Mishima[4].
La référence au 1984originel[5] tient pour le coup de la simple anecdote, une évidence absolue que l’on s’amusera à rechercher au-delà du seul repère entre les termes « Little People » et « Big Brother ». L’ombre tutélaire de Abe Kōbō, même si jamais revendiquée, apparaît cette fois résolument prépondérante. D’abord parce que le roman ouvre une parenthèse historique et sociale avec l’évocation des révoltes gauchistes et révolutionnaires des années soixante et soixante-dix, idéologie chère au père de La Femme des Sables, mais surtout à cause de son atmosphère délétère et étouffante. L’étrange se pare alors d’inquiétude, voire d’angoisse, alimentant une intrigue nettement plus sombre que tout ce qui précédait chez l’écrivain.
Le vernis sociétal craque au fur et à mesure de la mise à jour de failles rédhibitoires jusque-là cachées, laissant place à un absurde guère plus encourageant mais inévitable; une fuite en avant sans espoir de retour, ou un refuge dans l’imaginaire si l’on préfère. Là où Abe situe tout son univers dans ce champ d’aliénation, Murakami Haruki se contente d’esquisser une critique en demi-teinte des excès du consumérisme désormais mondial. Ce n’est ainsi pas un hasard si son choix s’est porté sur le début des années quatre-vingt, période de rupture avec les idéaux des décennies précédentes et première incarnation/consécration du capitalisme planétaire total. Une époque de l’argent roi dont l’auteur s’amuse à transcrire la vacuité avec force détails de marques de produits manufacturés ou d’emblèmes publicitaires, reprenant un minima les longues et rébarbatives descriptions utilisées dans le même but par Bret Easton Ellis [6].

On le voit, rarement l’homme de lettre n’aura autant cité ses pairs, mais sans jamais se perdre dans les écrits d’autrui, bien au contraire. C’est avec délectation qu’il nous fait participer à cette déclaration d’amour à la littérature, celle des émotions, du sens et des idées plutôt que celle des seuls prix littéraires, l’une n’étant pas forcément ennemie de l’autre.
D’une écriture infiniment limpide et accessible, 1Q84 manie ses concepts avec simplicité (et non simplisme) qui rend crédible auprès du lectorat un postulat de base avouons-le tiré par les cheveux, preuve du savoir-faire d’un artiste en pleine possession de son art. La noirceur du propos n’occulte pas les traits d’humour discrets, les remarques érudites sur le jazz ou les passages poétiques, de quoi rassurer les fidèles de l’écrivain, et permettre une évolution en douceur. C’est ici qu’intervient Fukaéri, troisième pion sur l’échiquier du bouquin, sans doute la synthèse de la fille murakamienne. Mutique, étrangement envoûtante, pas encore tout à fait femme, Eri rappelle ses aînées, toutes aussi jolies… et un brin allumées. On pourra passer l’unique scène de sexe du triptyque, aussi laborieuse que la rédaction d’un élève de cinquième. En tous cas, la jeune femme agit comme le révélateur du malaise ambiant, le facteur déclenchant du changement, et reste à ce titre essentielle à l’ensemble.
1Q84 serait donc bien l’œuvre ambitieuse annoncée. Prolongement des Chroniques de L’Oiseau à Ressort ou de Kafka sur le Rivage, à la fois résumé et renouvellement, captant sans en avoir l’air le mal être inhérent aux sociétés modernes, d’où l’écho très fort auprès d’un lectorat urbain global, dépassant largement les frontières de l’archipel nippon. Un mal diffus, sans étiologie précise, que le détachement bouddhique de la narration rend plus impalpable encore, mais néanmoins installé. Vivement la suite !
- pour les trois tomes [↩]
- dont la traduction française du troisième volume est attendue pour mars 2012 [↩]
- qui préféra quitter son pays pour fuir le triomphe vite étouffant de La Ballade de l’Impossible [↩]
- cf. les dernières pages de L’Ange en Décomposition [↩]
- Georges Orwell [↩]
- cf. American Psycho, 1991 [↩]
- 1Q84
- Japon 2009.
- Belfond (2011).
- twitter.com/haruki_murakami
